Seule la vérité nous rendra libres

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Sur les réseaux sociaux comme dans certains milieux militants, la parole bien connue de Jésus-Christ – « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres [1] » – est souvent brandie comme un étendard qui justifie la chasse aux mensonges, aux complots et autres manipulations émanant des médias et des élites dévoyées.

Si cette démarche, qui repose sur le doute, l’esprit critique et la méfiance à l’égard du narratif officiel, est tout à fait louable, elle travestit toutefois la « vérité » que le Christ nous invitait à chercher pour nous rendre véritablement libres.

En effet, si l’on prend soin de lire cette parole à la lumière de l’ensemble de son enseignement, la vérité qu’il nous exhorte à découvrir ne désigne pas les faits du monde sensible ni les agissements des entités qui exercent une forme ou une autre de pouvoir sur les masses ; elle désigne quelque chose de bien plus radical, de bien plus intime et, paradoxalement, de bien plus libérateur. Comprendre cette distinction n’est pas une question de foi aveugle, mais de rigueur intellectuelle, à laquelle ni la science ni la philosophie ne peuvent sérieusement s’opposer.

Pour parvenir à cette compréhension, il faut commencer par explorer les limites de la vérité telle que la science l’entend, avant de se demander quelle peut être cette vérité d’un ordre supérieur…

Les limites épistémologiques de la vérité scientifique

Ce que nous appelons communément la « réalité » n’est jamais une donnée brute, directement accessible ; elle résulte toujours d’une construction issue de nos perceptions, elles-mêmes teintées par nos croyances, nos représentations du monde, les récits que nous nous racontons ou que la société nous transmet pour orienter notre existence et lui donner un sens.

Pour compenser cette limitation cognitive, nous avons développé des outils collectifs qui favorisent l’accès au réel, tels que l’esprit critique, le doute [2], et sa forme la plus élaborée : la méthode scientifique. La science vise en effet à produire une connaissance aussi fiable et objective que possible, en corrigeant les biais cognitifs des individus par des protocoles de vérification rigoureux. En cela, elle constitue l’un des plus grands accomplissements de l’intelligence humaine.

Cependant, même la science ne peut prétendre accéder à la vérité absolue. Karl Popper l’a établi de façon décisive et largement acceptée dans la communauté scientifique : pour qu’une affirmation soit recevable comme connaissance scientifique, elle doit être falsifiable, c’est-à-dire structurellement susceptible d’être réfutée par de nouvelles démonstrations. La méthode scientifique ne « prouve » jamais rien au sens définitif du terme ; tout au plus – et c’est déjà beaucoup – peut-elle valider ou invalider des hypothèses, toujours provisoirement, jusqu’à ce qu’une nouvelle observation ou théorie vienne bouleverser le cadre en vigueur. L’histoire des sciences est d’ailleurs jalonnée de telles « révolutions », au sens que Thomas Kuhn donnait à ce mot.

Ce constat ne disqualifie en rien la démarche scientifique, qui demeure irremplaçable pour affiner notre connaissance du monde et nous aider à vivre en meilleure harmonie avec notre environnement. Il signifie simplement que la vérité absolue, au sens d’une connaissance parfaitement et définitivement conforme au réel, reste hors d’atteinte sur ce terrain ; on ne peut que tendre vers elle, jamais l’atteindre.

La vérité des faits rend-elle vraiment libre ?

En parallèle à cette recherche de vérité sur le plan scientifique, il existe la recherche de la vérité au sujet des faits, censée mettre en lumière les mensonges, les conspirations et les manipulations – surtout médiatiques et politiques – qui dissimulent des réalités inavouables. Mais cette quête de vérité est-elle plus proche de celle dont parlait le Christ ? Permettez-moi d’en douter…

Derrière ce qu’on appelle le « complotisme » se trouve une démarche dont le motif initial est louable : le refus de la crédulité, la volonté de ne pas avaler naïvement les récits imposés, la recherche d’une compréhension plus juste du réel. Mais cette recherche, si elle n’est pas accompagnée d’un travail intérieur, peut produire l’effet inverse de la libération. Elle peut engendrer l’indignation chronique, la colère, la méfiance généralisée, le sentiment d’impuissance face à des forces perçues comme irrésistibles.

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de dire que la vérité factuelle n’a pas d’importance. Elle permet de se positionner, de faire des choix délibérés et d’éviter les formes les plus grossières de manipulation. Mais si elle n’est pas intégrée dans une démarche de transformation intérieure, elle peut enchaîner davantage qu’elle ne libère, en nourrissant en soi le jeu des impulsions contraires de désir et d’aversion, d’attachement et de rejet, soit notre instinct de survie.

La liberté dont parle le Christ n’est pas celle que l’on conquiert en dehors de soi. C’est une liberté absolue, vécue comme un état de conscience, dans une indépendance totale à l’égard de notre système de défense précité.

La seule vérité qui ne peut être réfutée

Jésus n’a pas seulement dit « Vous connaîtrez la vérité » ; il a dit aussi : « Je suis le chemin, la vérité et la vie [3]». Comme l’a suggéré Marc Luyckx [4], Jésus aurait peut-être même dit : « je suis : [c’est] le chemin, la vérité et la vie ». Cela prend tout son sens si Jésus n’est plus seulement un personnage historique, mais le symbole de la conscience christique elle-même, cette conscience ou connaissance « je suis » en tant que pure conscience d’être ou, ce qui revient au même, en tant que la connaissance du fait d’être (ou êtreté).

En s’identifiant lui-même à la vérité, il nous a indiqué que cette connaissance n’est pas une proposition sur le monde, une vérité révélée comme un objet extérieur, mais une réalité intérieure, un état d’être. Toutes nos connaissances peuvent être remises en question, toutes nos perceptions peuvent se révéler trompeuses, tous les faits du monde peuvent être contestés, sauf cette conviction d’être présent ici et maintenant. C’est la seule vérité qui ne peut être réfutée, la seule qui ne soit jamais provisoire.

Nisargadatta Maharaj, l’un des maîtres spirituels les plus lucides du XXe siècle, en a fait le socle de son enseignement. À quelqu’un qui cherchait une vérité absolue sur laquelle s’appuyer, il répondit simplement : « Oui, la sensation “je suis”, commencez par là [5]. » Et il ajoutait : « Maintenez fermement le foyer de votre conscience sur la seule piste que vous ayez la certitude d’être. Restez avec elle, jouez avec elle, examinez-la, immergez-vous en elle jusqu’à ce que la coquille de l’ignorance se brise et que vous renaissiez dans le royaume de la réalité [6]. »

Cette orientation de l’attention vers le sentiment nu d’exister n’est pas une invention de la mystique orientale : elle est au cœur même de la parole christique, et l’Évangile de Jean en porte le témoignage le plus explicite. En effet, à plusieurs reprises, Jésus y prononce la formule grecque ego eimi – « je suis » – sans aucun attribut [7]. Cette formule absolue fait écho au Ehyeh asher ehyeh de l’Exode 3:14 – « Je suis celui qui suis [8] » – par laquelle Dieu se désigne lui-même à Moïse. En s’appropriant ainsi la formule divine de l’être pur, Jésus indique que la vérité qu’il incarne n’est pas extérieure à l’homme, mais constitutive de la dimension spirituelle de sa conscience. Lorsqu’il dit « nul ne vient au Père que par moi [9]», on peut y lire, sur le plan intérieur, une invitation à retourner l’attention [10] vers cette conscience d’exister pour y trouver l’unité avec le Tout, ce qu’il appelle le Père.

La liberté comme état de conscience

Pourquoi cette vérité-là rend-elle libre, là où la vérité factuelle laisse souvent captif d’une fuite en avant perpétuelle ? Parce qu’elle opère une transmutation radicale du rapport à soi. La condition ordinaire de l’être humain est celle d’une identification constante à sa nature animale, conditionnée par des modes de fonctionnement automatiques impulsés par l’instinct de survie, à l’œuvre tant sur le plan physique que sur le plan psychologique.

Lorsqu’un être commence à observer son propre ego avec une distance suffisante, la désidentification qui en résulte, ne serait-ce qu’un instant, produit l’éveil d’un espace intérieur de pure spiritualité, immobile et silencieux, à partir duquel il peut observer les mouvements de sa propre conscience. C’est le germe spirituel dont parlent toutes les traditions ésotériques, ce que l’ésotérisme chrétien nomme le « germe christique » : cette étincelle de vie divine présente en chacun à l’état de virtualité.

Érik Sablé décrit précisément ce processus : « avec la pratique, on apprend à saisir la sensation d’être un “moi”, notre sentiment d’identité lié au déploiement de chaque pensée, à l’isoler suffisamment pour qu’il apparaisse et se dessine à l’extérieur de la conscience profonde. En posant le “moi” ainsi, l’identification à l’ego se défait, au moins l’espace d’un instant, et le centre de gravité de la conscience se déplace spontanément vers l’être intérieur [11]. »

C’est ce déplacement qui constitue la conversion intérieure, cette métanoïa à laquelle le Christ invitait. Ce n’est pas une croyance à adopter, mais une discipline de l’attention à réentraîner, en la ramenant, encore et encore, vers cette conscience pure et simple d’exister. Comme la germination d’une graine qui porte en elle tout son devenir, ce travail intérieur constitue la « seconde naissance » dont parlait Jésus à Nicodème, le processus même de l’éveil de la « présence » en soi.

À mesure que ce processus d’éveil se produit, l’être se libère progressivement du déterminisme intérieur qui dictait jusqu’alors ses réactions. Ce que les traditions appellent la « délivrance » ou la « réalisation du Soi » désigne précisément ce point où l’effort d’attention n’est plus nécessaire, où la conscience s’est définitivement établie dans son propre fond spirituel : l’esprit en soi.

Cela permet également de comprendre en quoi « je suis » est le chemin qui mène à la réalisation de l’unité entre soi et Dieu, comme l’affirme Jésus : « Moi et le Père nous sommes un [12]. » C’est bien par la transformation de l’état de conscience résultant de cet éveil que l’être peut se libérer de l’illusion de la séparation pour accéder au sens de la vie éternelle qui lui est associé.

Deux vérités, mais une seule quête

La vérité dont parle Jésus n’est donc pas de même nature que la vérité à laquelle travaille la science. La science s’efforce d’approcher le réel par l’extérieur, avec pour boussole la falsifiabilité et la réfutabilité : c’est une démarche précieuse, mais perpétuellement inachevée. La vérité christique, elle, est une réalité intérieure, immédiatement accessible à celui ou celle qui consent à retourner son attention en direction de sa propre conscience d’être.

Une vieille légende hindoue illustre cette « vérité » avec une clarté saisissante : Lorsque Brahma décida de cacher la divinité de l’homme pour qu’il n’en abuse plus, les dieux cherchèrent en vain une cachette introuvable, dans les profondeurs de la terre, dans les abysses des océans. Brahma trancha : « Nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher. » Depuis lors, dit la légende, l’homme a exploré, escaladé, creusé et cherché hors de lui la vérité qu’il ne peut trouver qu’en lui-même.

Ceci rejoint étrangement le message christique, à la différence – et elle est de taille – que là où la légende hindoue cache la divinité pour qu’elle reste introuvable, le Christ invite explicitement à aller la chercher au fond de soi, sous la forme de cette conscience pure du « je suis », pour ainsi la laisser croître, s’éveiller et illuminer l’existence tout entière.

Trouver le juste équilibre entre ces deux quêtes de vérité – celle qui est intérieure et celle qui est extérieure – est, il me semble, l’un des enjeux fondamentaux de notre époque. Il s’agit de s’engager dans la connaissance du monde sans perdre de vue la connaissance de soi ; il s’agit de demeurer attentif aux mensonges du monde extérieur sans consolider les murs de notre prison intérieure.

Car la liberté véritable ne résulte pas du fait d’avoir mis en lumière tous les mystères du monde « ici-bas », mais de l’abandon du système de défense face à la réalité qu’il nous impose, si injuste, révoltante et tragique soit-elle.

Cet abandon n’est pas une capitulation. C’est, au contraire, l’acte le plus exigeant et courageux qui soit, celui par lequel l’être cesse d’agir depuis la blessure, la peur ou la colère, pour agir depuis un centre plus profond, que le Christ appelait l’Esprit et que les taoïstes nomment le wu, le vide créateur à partir duquel s’exerce l’action non-agissante, le wei-wu-wei. Saint Paul en a témoigné : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi [13]. » Ce n’est pas une formule mystique abstraite : c’est la description précise d’un état de conscience dans lequel l’ego a cessé d’être le moteur de l’action, passant de l’état de maître à celui de serviteur.

C’est pourquoi cet abandon est aussi, paradoxalement, la seule voie possible de transformation durable du monde. Toute action accomplie à partir de l’instinct de survie et de ses impulsions contraires ne fait, en dépit des meilleures intentions, qu’améliorer l’enfer ici-bas. Seule une action née de la liberté intérieure peut véritablement changer quelque chose, en soi d’abord, et par rayonnement, dans le monde.

[1] Jean 8:32.

[2] Je pense ici à « l’art du doute », qui constitue le fondement philosophique de la discipline qu’on appelle la « zététique » (à ne pas confondre par l’idéologie politiquement orientée qui sévit sur Internet en en usurpant le nom autant que la fonction).  

[3] Jean 14:6.

[4] Le Chemin de l’Être – Au-delà des religions, Éditions Plon, 2022, p.90.

[5] Je suis, Éditions Les Deux Océans, 2017, p. 358.

[6] Je suis, Éditions Les Deux Océans, 2017, p. 288.

[7] Cf. par exemple, Jean 8:24, 8:28, 8:58.

[8] Exode 3:14.

[9] Jean 14:6.

[10] C’est là également le sens ésotérique de l’injonction « convertissez-vous », prononcée par Jésus dans Matthieu 3:2.

[11] L’Éveil, une conversion du regard, Éditions Dervy, 2018, pp. 164-165.

[12] Jean 10:30.

[13] Galates 2:20.

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