Peut-on imaginer le pire ?

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  • Dernière modification de la publication :15 mai 2024

Le concept de la « loi d’attraction », très en vogue dans le mouvement New Age, stipule que l’on peut créer notre vie rêvée du moment où l’on s’efforce d’aligner nos pensées et nos émotions sur ce que nous voulons vraiment. Le développement personnel, quant à lui, est basé sur l’idée qu’il faut faire des efforts pour devenir la « meilleure version de soi-même », en nous concentrant sur les qualités, les forces et tous les aspects positifs que nous souhaitons « incarner ».

Si ces approches peuvent s’avérer intéressantes à certains égards, elles comportent aussi un écueil, celui d’alimenter la dynamique du rejet de tout ce qui nous éloigne de l’image idéalisée – voire fantasmée – de ce que l’on aimerait pouvoir être et vivre.

Pour l’individu engagé dans une quête spirituelle, alchimique, cela s’avère problématique car sa démarche vise au contraire à intégrer en lui ses parts d’ombres, TOUTES ses parts d’ombres, dans une optique de réunification intérieure.

Le but de cet article est de présenter une méthode qui poursuit ce noble idéal alchimique. Il s’agit d’une méthode inspirée par la philosophie stoïcienne qui est diamétralement opposée à la « pensée positive » mais qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser au premier abord, n’est pas pour autant génératrice de souffrance, tout au contraire puisqu’elle apporte de la paix à l’esprit, comme nous allons le voir.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi tout d’abord de dire quelques mots sur la logique binaire…

La logique binaire

Pour résumer, cette logique nous fait voir le monde au travers du prisme de la dualité « bien versus mal », le plus souvent avec très peu de nuance entre les deux, voire aucune nuance du tout. C’est une disposition d’esprit qui sépare le monde en deux (tant à l’intérieur qu’à l’extérieur) avec d’un côté, le « négatif » (ce qui est, ou ce qui pourrait être) et, de l’autre, le « positif » (ce qui devrait être).

Cette logique binaire est intrinsèquement liée à l’instinct de survie et aux impulsions contraires qui en déterminent le fonctionnement : l’attachement et le rejet, le désir et l’aversion, l’attraction et la répulsion.

Cela signifie que lorsque nous fonctionnons sur le mode de la binarité, nous recherchons ce qui est bien ou positif (parce que c’est agréable) et nous nous y attachons une fois que nous l’avons obtenu, et à l’inverse, nous rejetons ou refusons le mal ou le négatif (parce que c’est désagréable) et cherchons à nous prémunir de ce qui pourrait le devenir.

Or, comme tout en ce monde est soumis à la loi de l’impermanence, ce mode de fonctionnement génère tôt au tard de la souffrance, d’une part parce que ce à quoi nous étions attachés finit par disparaître et, d’autre part, parce que ce que nous étions parvenus à rejeter pour un temps finit par revenir dans notre vie.

C’est pourquoi la recherche de la paix et du bonheur au travers de la logique binaire s’apparente à une quête sans fin ou à une nage à contre-courant, où l’on se bat contre le mouvement de la vie, qui est de toute manière bien plus fort que nous.

Alors pourquoi ne pas lâcher ce besoin de contrôle et se laisser porter par le mouvement de la vie ?

Passer du binaire au ternaire

Cette mentalité propre au binaire contamine non seulement le domaine du développement personnel mais aussi, paradoxalement, le domaine de la spiritualité, qui de ce fait n’a plus grand chose de « spirituel » puisque la spiritualité, lorsqu’elle est authentiquement vécue par l’être qui aspire à la libération de la souffrance (ou à l’éveil, puisque cela revient au même), vise l’accueil inconditionnel de la réalité, telle qu’elle est, donc autant le « négatif » que le « positif ».

En effet, la spiritualité s’inscrit dans une dynamique qui transcende le binaire par l’intégration d’un troisième terme qui est celui du « juste milieu », à savoir le positionnement de l’esprit qui observe le mouvement de la vie à partir d’un regard neutre et détaché. Ce regard est un état de conscience en tant que telle, celui d’une « présence éveillée », dont la perception n’est pas teintée par le filtre mental qui par nature binarise. C’est un regard lumineux qui est l’essence même de la spiritualité ; c’est une attention pure qui se situe « au-delà » du mental et des pensées, qui peut ainsi en observer le mode de fonctionnement binaire, avec détachement, à partir d’un espace d’unité en lequel toutes les formes d’opposition se résolvent.

La pensée positive et la loi d’attraction ne s’inscrivent pas dans cette logique ternaire mais bien dans celle du binaire puisque, si l’on se concentre sur le positif, c’est dans la grande majorité des cas avec cette intention sous-jacente d’échapper à ce que l’on n’aime pas, parce qu’on redoute la souffrance qui lui est associé. Dans cette logique toute mentale, on s’attache au positif parce qu’il nous permet d’échapper temporairement au négatif et à la souffrance qui lui est associé, et on rejette le négatif dans l’espoir de retrouver le positif et d’échapper ainsi à la souffrance, temporairement également.

Aussi, de façon pernicieuse, si l’on accepte mentalement de lâcher prise et d’accueillir les aspects négatifs de notre vie, c’est toujours avec une intention sous-jacente qu’ils puissent se transformer et qu’on en soit libéré. Dans ces conditions, le lâcher-prise n’est évidemment pas intégral. C’est un lâcher-prise conditionnel, qui est une forme de contrôle subtile, déguisée.

Il s’agit là du fonctionnement de base de l’ego lorsqu’il est soumis à l’influence de l’instinct de conservation ou de survie, régit par les deux tendances opposées que sont l’attachement et le rejet, comme nous l’avons vu.

Embrasser le négatif

Trouver le « juste milieu » qui transcende l’instinct de survie et libère de la « soif » qui lui est propre, pour reprendre l’expression chère au Bouddha, n’est pas évident, tant nous avons été formatés pour fonctionner au travers de ce prisme de la dualité, de la binarité. C’est pourquoi il peut être utile, dans un premier temps, de faire volte-face en concentrant toute notre attention sur le négatif, ou lieu de chercher à le combattre ou à le fuir.

En effet, au lieu de nager contre le courant de la vie en luttant contre le négatif ou en cherchant à s’en prémunir par tous les moyens, dans une dynamique de lutte ou fuite génératrice de stress en soi, on va au contraire concentrer notre attention sur le négatif et l’inviter à exister pleinement dans notre psyché. C’est une voie qui va exposer la lumière de notre attention à l’ombre en soi, c’est-à-dire à tout ce que nous avons peur de voir et de sentir, en nous, à tout ce dont nous pouvons avoir honte et à tout ce pourquoi nous pouvons nous sentir coupable. Autrement dit, au lieu de détourner notre regard de tout ce que nous n’aimons pas, nous allons braquer toute la lumière de notre attention dessus.

Je précise bien qu’il ne s’agit pas ici d’un processus visant la résolution de nos problèmes, propre à la logique binaire, mais d’un processus alchimique qui vise à concilier le « positif » et le « négatif » à l’intérieur de soi, pour sortir de dynamique du combat entre ces deux opposées, qui fait de notre incarnation le théâtre d’un conflit quasi permanent. D’ailleurs, une fois la paix retrouvée grâce à cette logique ternaire qui vise la conciliation des opposées, nous remarquons que la résolution de nos problèmes s’avère soudainement totalement secondaire. En effet, ayant retrouvés la paix avec ce qui est (ou ce qui pourrait être), nous ne ressentons plus le besoin de changer le cours des choses. Ou alors, si malgré tout nous focalisons notre attention sur une résolution positive de notre problématique, ce sera le fruit d’un élan naturel et spontané, un élan de vie de notre âme, et non l’influence d’un schéma névrotique de notre structure mentale qui cherchait à trouver des solutions pour échapper à l’inconfort psychologique.

Application pratique

Ainsi, selon la logique ternaire, plutôt que de se prémunir du négatif ou de chercher à s’en débarrasser, on va à l’inverse l’inviter à se montrer dans tous ces aspects, pour l’embrasser pleinement. Pour dire les choses simplement, au lieu de se dire « je ne devrais pas ressentir ceci ou penser à cela », on va s’autoriser à le vivre, pleinement.

Rien de masochiste toutefois dans cette démarche, comme vous allez bien vite comprendre…

Premièrement, on concentre l’attention sur l’état émotionnel qui témoigne de la présence du « négatif » ou du « mal » en soi. Il peut s’agir d’une émotion de peur (anxiété ou angoisse), colère ou de tristesse. On localise l’émotion dans le corps et on lui accorde toute notre attention, bienveillante, en lui faisant comprendre qu’elle a le droit d’être là et qu’elle est pleinement acceptée telle qu’elle est. On peut même l’inviter à se révéler dans toute sa puissance en nous montrant, en quelque sorte, de quoi elle est capable en termes d’intensité vibratoire. Dans ces conditions, l’émotion va très certainement évoluer, s’intensifier ou s’atténuer, se diffuser ou se contracter. Peu importe : on se contente d’en suivre passivement la transformation, dans le détachement, sans attente.

C’est alors une véritable alchimie émotionnelle qui peut s’opérer, du simple fait de s’être placé dans la posture de l’esprit qui offre un espace d’accueil bienveillant. Vous verrez que, paradoxalement, autoriser ainsi l’émotion tend à la calmer et à la rendre même agréable. En effet, ayant retiré le voile du refus qui rendait l’émotion désagréable et persistante, elle se transmute et peut à nouveau circuler librement, en conséquence de quoi elle devient agréable.

Deuxièmement, on repense à la situation à l’origine de l’émotion, cette situation que l’on a tendance à refuser également. Après nous être occupés de notre état émotionnel – le féminin en soi -, nous nous occupons du masculin, en invitant le mental à élaborer des scénarios négatifs, ceux que l’on redoute et qu’on voudrait compenser par du positif. Alors que cet aspect du mental est généralement rejeté au motif qu’il faut uniquement focaliser l’attention sur des pensées positives, nous allons au contraire l’encourager lui aussi à se « lâcher » dans ses projections négatives. C’est la « visualisation négative » chère aux adeptes de la philosophie stoïcienne.

Entre parenthèse, si vous pensez qu’en procédant ainsi vous allez « activer » la loi d’attraction en attirant à vous ce que vous redoutez, soyez pleinement rassuré-e, car contrairement à ce que vous avez peut-être entendu dire, la peur n’attire pas l’objet de la peur ! C’est de mon point de vue une croyance fausse qu’on rencontre dans certains enseignements New Age qui procède de cette logique binaire et qui contribue à vous maintenir dans le refus du négatif au motif qu’il va vous empêcher de vivre votre « vie rêvée » !

À mon sens, seuls les élans de vie de l’âme ont le pouvoir de déclencher le phénomène de la synchronicité (à ne pas confondre avec la « loi d’attraction »), phénomène qui découle de cette dynamique de réunification intérieure. D’où l’importance de la logique ternaire si vous voulez vraiment vous « accomplir » sans être constamment « saboté-e » par des conflits intérieurs.

Peut-être pouvez-vous maintenant comprendre pourquoi, malgré tous vos efforts pour vous focaliser sur le positif, vous ne parvenez pas à créer votre vie rêvée et que, au contraire, ce sont vos ombres intérieures qui reviennent vous hanter avec d’autant plus de virulence que vous n’avez eu de cesse de faire des efforts pour les couvrir d’un vernis artificiel de positivité. Ces remontées de l’ombre représentent un mouvement naturel voulu par la « Vie », pour que vous finissiez par comprendre que votre accomplissement passera obligatoirement par ce processus de réunification intérieure.

À travers votre mental, vous allez donc explorer les scénarios que vous redoutez. Si toutefois, en cours de route, des émotions « négatives » se font à nouveau sentir, vous pouvez reprendre la première étape décrite ci-dessus, et ainsi de suite, le but étant d’inviter vos parts d’ombres, habituellement rejetées à « sortir du bois ».

Cette simple pratique vous permettra de diminuer considérablement la charge de la peur en vous, et donc aussi la souffrance qu’elle engendre. Aussi, il est tout à fait possible que l’exploration de votre problématique révèle certaines potentialités positives, cela de manière spontanée, c’est-à-dire sans que vous ayez dû faire l’effort de les chercher, confirmant ce que les Sages ont toujours enseignés, à savoir que le négatif contient aussi le positif, et inversement, comme le figure parfaitement le symbole taoïste dit yin-yang.

Le négatif (yin) révèle le positif qu'il porte en lui quand on cesse de le rejeter, alors que le positif (yang) révèle sa dimension négative quand on s’y attache.

Songez un instant aux sentiments agréables de paix, de liberté et de confiance que vous pourriez ressentir si vous n’aviez plus peur du négatif ou de vos ombres parce que vous savez que vous avez les capacités de vous libérer de la souffrance qui leur est associée en cessant de les refuser et en les intégrant pleinement dans l’espace lumineux de présence que vous êtes.

L’ataraxie de l’âme

Si vous procédez de cette manière, vous remarquerez que le fait d’accepter la présence de l’ombre en vous, dans toutes ses manifestations, en encourageant même sa présence dans votre champ de conscience, contribuera à en neutraliser les manifestations désagréables, au point de pouvoir cohabiter avec elle dans la paix, en phase avec ce qui est.

Quand je vous parlais des adeptes du stoïcisme, eh bien c’est précisément ce qu’ils recherchent : l’ataraxie de l’âme, en toutes circonstances.

Cette équanimité ou paix profonde de la conscience est aussi le but visé par toutes les autres formes de spiritualités traditionnelles, bien que les moyens pour y parvenir puissent différer.

En résumé, cette pratique vous permet de sortir du combat sans fin entre le « bien » et le « mal ». Elle vous permet de sortir de la logique binaire et du conflit « ombre versus lumière » qu’elle alimente en vous, en conséquence de quoi vous vivez un processus graduel d’illumination de votre psyché, qui fait grandir en vous cette paix de l’âme, donc aussi l’amour de soi (et des autres, par voie de conséquence).

Avec émerveillement, vous constaterez que, paradoxalement, c’est en abandonnant la volonté de changer pour échapper (illusoirement) à vos propres parts d’ombre, que les plus beaux changements surviendront dans votre réalité, du simple fait que vous ne verrez plus le monde de la même manière.

Si vous souhaitez un monde de paix, alors vous savez qu’il y a une autre voie que celle qui consiste à combattre le « mal » ou à le fuir. Cette autre voie est celle du « juste milieu », qui consiste à trouver la paix d’abord en vous-même, en sortant de la dualité, en sortant de la logique binaire, pour entrer dans la logique ternaire.

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