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Le combat pour la liberté et la vérité est sincère chez beaucoup de celles et ceux qui le mènent. Toutefois, lorsqu’il est impulsé par un ego réactif, dont les paroles, les gestes et les actes sont motivés par la peur, la colère, l’indignation, ce combat devient paradoxalement contre-productif, en cela qu’il alimente ce qu’il prétend dénoncer et combattre, non seulement en soi-même, mais aussi dans la société et les relations interpersonnelles.
Cela fait plusieurs années que je partage des réflexions sur Internet pour mettre en lumière ce paradoxe qui nourrit le « mal » en ce monde au lieu de le vaincre une fois pour toute, mais avec l’impression de prêcher dans le désert.
L’argument type qui m’est souvent rétorqué peut être résumé par cette célèbre citation d’Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
C’est vrai, à condition de ne pas confondre la passivité, la désolidarisation, la lâcheté et la fuite d’un ego résigné, fataliste ou terrorisé, avec un le positionnement juste de l’être qui a compris que la véritable force du changement ne peut jamais venir de l’ego lui-même, mais de la puissance spirituelle qui se rayonne à travers lui lorsqu’il accepte de sortir de la logique binaire inhérente à l’instinct de survie déterminant l’ensemble de ses modes de fonctionnement.
C’est là tout le propos de ce texte…
L’abandon du pulsionnel
Pour justifier leur combat, les dissidents et autres révolutionnaires dans l’âme prennent souvent en exemple le Christ, sans se rendre compte qu’ils déforment considérablement le sens profond de son message, lui qui a très précisément invité à renoncer à toute forme de lutte face à l’incarnation du « mal » – supposé ou réel – en ce monde, cela dans le but d’en extraire la racine là où l’être humain ne pense jamais à regarder : en lui-même.
L’injonction « tendez l’autre joue » en est le meilleur exemple, pourtant systématiquement ignorée, sans doute pour éviter toute dissonance cognitive.
Jésus dit que si quelqu’un nous frappe sur une joue, il faut lui tendre l’autre. Quel extraordinaire manière de décrire l’abandon de l’instinct de survie ou, ce qui revient au même, le renoncement à toute forme de réaction basée sur les impulsions contraires d’attachement et répulsion.
En effet, il nous invite à neutraliser complètement l’instinct de survie, en évitant de réagir sur la base de la fuite, de la lutte ou de la sidération, qui sont ses trois modalités.
Premièrement, il n’y a aucune fuite puisque « tendre l’autre joue » implique de toujours faire face à celui qui nous veut du mal. Deuxièmement, il n’y a pas de lutte puisqu’on renonce le mettre hors d’état de nuire. Et troisièmement, il n’y a aucune sidération ou inhibition puisqu’il y a l’acte délibéré de tendre l’autre joue.
L’épée comme symbole de l’esprit
Si tel est le message du Christ, alors pourquoi a-t-il déclaré : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée [1] » ?
Le fait que le Christ apporte l’épée [2] plutôt que la paix est souvent invoqué pour justifier une posture combative face aux forces du mal, comme si l’usage de l’instinct de survie trouvait là sa justification à la lecture des Évangiles, alors qu’elle est pourtant en contradiction frontale avec l’appel à tendre l’autre joue et à aimer ses ennemis.
Dans la tradition biblique, l’épée ou le glaive ne renvoient pas à la violence armée, mais au fait de trancher les liens qui nous empêchent d’être véritablement libres intérieurement, comme le confirme le second verset, généralement ignoré également : « Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère [3]. »
Le passage évangélique précise que l’épée est utilisée pour trancher les liens familiaux lorsque ceux-ci s’opposent à l’éveil spirituel de l’être, avec pour conséquence le ressentiment des proches qui ont un intérêt à maintenir une forme d’emprise, de jeux de pouvoir, de manipulation ou de chantage affectif sur celui ou celle dont la voie christique est devenu une priorité.
Ainsi comprise, l’épée libère des attachements qui maintiennent l’être captif de la relation à l’autre et, par conséquent, de ce qui l’empêche de répondre librement à l’appel de l’Esprit. Cette lecture rejoint la tradition mystique, où Maître Eckhart par exemple, voit dans le détachement la condition pour que Dieu puisse insuffler Son Verbe autant que Sa Volonté en l’âme vivante, en vue de sa transfiguration.
Dès lors, si la libération symbolisée par l’épée apportée par le Christ peut susciter des remous émotionnels, ils ne sont pas le fruit d’une volonté de guerre, mais la conséquence d’une rupture des liens d’attachement et des résistances qu’elle engendre inévitablement.
L’instinct de survie en tant que matrice de l’ego
Ces résistances sont celles de la structure mentale, soit l’ensemble des mécanismes de défense servant la défense de l’image que l’on a de soi-même, en tant qu’ego.
À l’origine, ce “système de défense” n’a rien de condamnable. Sans les réponses instinctives que sont la lutte, la fuite et la sidération, aucune forme de vie ne pourrait se maintenir et évoluer dans son environnement.
Les problèmes surviennent lorsque les impulsions contraires d’attachement et de rejet, initialement destinées à préserver l’intégrité physique, investissent la psyché. Dans ces conditions, l’instinct de survie ne protège plus seulement le corps, mais devient le redoutable gardien de l’identité personnelle que l’être s’est forgée pour interagir avec les autres.
C’est là où les émotions telles que la peur ou la colère interviennent pour prémunir l’ego du risque de la dévalorisation, de l’humiliation ou d’autres sentiments susceptibles de le vulnérabiliser.
L’abandon de l’instinct de survie ne consiste pas à nier ou détruire l’ego, mais à cesser de s’y identifier. Tant que l’être se confond avec ses réactions instinctives de lutte, de fuite ou d’inhibition, il demeure soumis à un déterminisme intérieur, croyant agir librement alors qu’en réalité il réagit selon des schémas impulsés par sa nature inférieure [4].
Tendre l’autre joue ne signifie pas accepter l’injustice au nom d’une morale naïve, mais renoncer à réagir dans le but d’échapper à la vulnérabilité. Cela implique d’accueillir la souffrance qui l’accompagne, dans un élan de courage bien plus grand que celui qui nous pousserait à lutter pour éviter de la ressentir.
De la réaction à l’éveil spirituel
Lorsque l’être fait le choix conscient d’observer avec détachement les mouvements mentaux et émotionnels dans sa psyché, il déplace le centre de gravité de la conscience au niveau de l’espace spirituelle de pure équanimité qui existe en son cœur. En conséquence, il se désidentifie de sa nature inférieure, son ego, donc aussi des impulsions contraires qui en régissent le fonctionnement sur le plan psychologique.
C’est un véritable lâcher-prise, un véritable abandon, qui va avoir pour effet de lever le voile sur la vulnérabilité que l’être identifié à son ego cherchait à éviter. Ce dévoilement de la souffrance étant nécessaire à sa transmutation, il devra veiller à ne pas retomber dans les mécanismes habituels de contrôle inhérent à sa structure mentale, au risque d’en interrompre le processus et de renforcer ses conditionnements limitants.
En parallèle, le fait de prendre la posture de l’observateur détaché éveille la présence de l’esprit en soi. Cet espace spirituel immatériel, informel, est ce que les traditions appellent l’étincelle divine, le noyau d’immortalité, le germe christique, la pierre cachée ou encore l’étoile hermétique. Cet éveil de l’esprit en soi, qui correspond à la « seconde naissance » de la tradition chrétienne, s’opère donc grâce à ce que les traditions appellent également la métanoïa ou le retournement de l’attention.
Grâce à cet effort de conversion, l’être s’éveille à la présence de l’esprit en lui – sa nature supérieure, divine –, tout en vivant également la transmutation de sa nature animale, inférieure. Il y a là comme un double mouvement, comme si l’éveil de l’esprit avait pour effet d’illuminer les ténèbres intérieures, en vue d’une illumination intégrale du corps et de l’âme, permettant la constitution progressive du « corps de gloire », à savoir une personnalité incorruptible, totalement transparente à l’esprit pleinement éveillé, rayonnant parfaitement son essence à travers elle, dans le monde.
C’est là où le message du Christ est puissant : c’est en acceptant d’embrasser la souffrance liée à la vulnérabilité que l’être peut s’ouvrir à une puissance qui la dépasse et qui, en s’infusant en son âme et en son corps, lui confère une force spirituelle qui le rend invulnérable. En effet, lorsque l’armure tombe, quelque chose de plus vaste peut s’imprégner en la personnalité et activer une protection infiniment plus puissante que celle de l’instinct de survie.
[1] Matthieu 10:34-35.
[2] Voir l’article « Faut-il tendre l’autre joue ? », sous-chapitre « Le symbolisme de l’épée », ainsi que l’article « Excalibur et son symbolisme ».
[3] Matthieu 10:34-35.
[4] Je précise que l’adjectif « inférieur » n’est ici aucunement péjoratif. Il a seulement pour effet de distinguer les deux natures, l’une divine et l’autre animale, sur le plan de la verticalité.
- Dernière mise à jour : 23 février 2026
- 23:17