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Il y a une idée reçue, solidement ancrée dans une certaine frange de la population dite « éveillée », selon laquelle s’opposer au Système constituerait en soi une démarche émancipatrice. Dénoncer les mensonges du pouvoir, exposer les manipulations des élites, rallier à soi un public convaincu de marcher vers la « vérité », telle serait la voie royale pour résister face à l’Ennemi. Mais que se passe-t-il lorsque l’on examine cette démarche de plus près, avec toute la lucidité et l’honnêteté intellectuelle qu’elle mérite ? Eh bien, ce que l’on découvre alors, c’est un système dans le Système, un miroir dans le miroir, une illusion nichée au cœur même de ce qui prétend la dénoncer.
La dissidence, telle qu’elle se pratique aujourd’hui dans l’espace médiatique alternatif, ne fait le plus souvent que renforcer et alimenter ce qu’elle prétend combattre, tel un serpent qui se mord la queue. Cet article se propose d’en analyser les mécanismes, les impasses et les paradoxes, pour esquisser ce qui me semble être la seule voie véritablement révolutionnaire et libératrice.
Le règne de la logique binaire
Voyons tout d’abord dans quel type de réalité nous évoluons. Le monde dans lequel nous sommes plongés est fondamentalement régi par une logique binaire : bien contre mal, lumière contre ténèbres, Système contre dissidence. Cette dualité est si profondément engrammée dans notre conscience qu’elle conditionne complètement notre façon de percevoir, d’interpréter et d’interagir avec la « réalité », à un point tel qu’il ne nous vient jamais à l’idée de remettre en question ce paradigme, comme si la dualité avait trouvé par là le moyen ultime d’assurer sa survie et, je dirais même, son hégémonie.
Car dans un système binaire, les opposés ne s’annulent pas, mais se nourrissent mutuellement. C’est une loi fondamentale de ce monde, que les taoïstes ont formulée avec une précision remarquable, et que l’on retrouve dans toutes les grandes traditions de sagesse : les impulsions contraires (attraction-répulsion ou désir-aversion) sont les deux faces d’une même médaille. Quand on s’oppose à quelque chose, on le renforce inévitablement. Selon ce principe, la dissidence et le Système s’auto-alimentent, s’auto-justifient et s’auto-légitiment en permanence. Le Système a besoin de ses opposants pour justifier ses mesures répressives ; les contestataires ont besoin du Système pour justifier leur action. Aussi longtemps que l’on demeure dans cette logique binaire – celle de l’instinct de survie –, nous demeurons pris dans les mailles du filet du prince de ce monde, quelle que soit la noblesse apparente de nos intentions. Car dans ce royaume-là, les deux pôles qui s’opposent ont besoin l’un de l’autre, à un point tel que l’un ne peut exister sans l’autre, et vice versa.
La logique du bouc émissaire
Au cœur de ce paradigme, on retrouve une dynamique que René Girard avait théorisée avec une acuité remarquable, je veux parler de la stratégie ou logique du bouc émissaire. Désigner un ennemi commun, lui imputer tous les maux, concentrer sur lui la charge de nos ombres collectives, cela procure un puissant sentiment de cohésion, de légitimité, de pureté et même de supériorité morale. « Nous » sommes dans le camp de la vérité ; « eux » incarnent le mal absolu.
Ce mécanisme d’évitement est diablement efficace pour se tenir à distance de nos ombres personnelles, mais est d’une parfaite inutilité si l’on parle d’une révolution qui se voudrait réellement et durablement transformatrice. Car ce que l’on projette sur l’autre, c’est précisément ce que l’on refuse de regarder en soi. Or, tant que l’on refuse de regarder en soi, aucune transformation de soi n’est possible. Et conformément au fait que l’on ne peut changer le monde extérieur sans s’être préalablement changer soi-même, la logique du bouc émissaire est vouée à se répéter ad vitam aeternam, alimentant sans cesse le moteur de la souffrance, non seulement du genre humain, mais aussi de la planète et de toutes les espèces vivantes qu’elle porte.
C’est précisément ce mécanisme que le Christ est venu révéler et dénoncer il y a deux mille ans, et il l’a fait de la manière la plus radicale qui soit, en se constituant lui-même victime innocente et expiatoire. À travers la Passion, il a consciemment accepté de renoncer à la protection divine qui était la sienne en vertu de son état d’ « unité avec le Père », pour rendre visible aux yeux de tous l’injustice fondamentale de cette logique morbide, à savoir que la victime désignée n’est pas coupable, qu’elle ne l’a jamais été, et que la paix sociale qu’on croyait restaurer par son sacrifice n’était qu’une illusion provisoire, bâtie sur un mensonge collectif. C’est en ce sens que René Girard voyait en la venue du Christ l’événement qui brise, une fois pour toutes, l’efficacité du bouc émissaire. Car dès lors que le mécanisme est mis en lumière, il ne peut plus opérer dans l’obscurité, condition même de son existence.
Soit dit en passant, Jésus avait voulu transmettre le même message dans l’épisode des marchands du Temple, si souvent mal interprété. La plupart des gens y voient une condamnation de l’argent ou du commerce en général, mais en réalité, Jésus s’en est pris à l’objet du commerce, à savoir la vente d’animaux sacrificiels, dont les populations se servaient précisément pour projeter sur ces victimes innocentes leurs propres ombres, pour s’en purger à bon compte. Malheureusement, ce message a été globalement rejeté par l’humanité, puisque la logique du bouc émissaire a perduré jusqu’à nos jours.
La plus grande ruse du diable
Il y a cette formule célèbre attribuée à Baudelaire, selon laquelle « la plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas ». Elle fait sens, mais il y a une ruse plus grande et redoutable encore, celle qu’il induit en nous lorsqu’il maintient focalisée notre attention sur les autres pour le combattre et le dénoncer en eux. Grâce à ce subterfuge, il a ainsi l’assurance de passer inaperçu là où il devrait d’abord être débusqué et neutralisé : en nous-mêmes. D’où le sens profondément libérateur de la parabole de la poutre et de la brindille [1], enseignée elle aussi par le Christ.
C’est ce qui se passe dans toutes les guerres, dans toutes les croisades, dans toutes les révolutions : chaque camp est convaincu d’incarner le Bien et de combattre le Mal. Les Russes disent que l’Occident est l’empire de Satan ; les Occidentaux désignent Poutine comme le nouveau Hitler. Les juifs font du camp iranien le bouc émissaire de tous les maux ; les Iraniens le leur rendent bien. Et dans l’arène plus modeste de la lutte anti-Système, c’est le même mécanisme qui opère, puisque les défenseurs du Système désignent les « complotistes » comme des ennemis de la démocratie, alors que ces derniers les désignent comme les suppôts de l’Ennemi absolu du vivant. Mais de part et d’autre, personne n’est conscient des projections à l’œuvre.
Dans ces conditions, il n’est pas vain de se souvenir de la mise en garde de Nietzsche : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. » Car cette figure du diable – et vous aurez compris que je prends ce mot dans son sens symbolique, comme métaphore de la force d’opposition, de division et de projection – est infiniment plus subtile que la bête rouge aux cornes et à la queue fourchue des représentations populaires. Elle est subtile précisément parce qu’elle opère à travers nous, dans nos impulsions les plus viscérales, les plus archaïques. Et c’est parce qu’elle est subtile qu’elle règne sans partage, et tout particulièrement dans ces espaces où l’on croit le plus vigoureusement la combattre.
Le business de la dissidence
Mais la critique de la dissidence ne saurait s’arrêter à une analyse philosophique ou spirituelle. Il y a aussi, très prosaïquement, une question d’intérêts personnels, et il convient d’avoir l’honnêteté de la regarder en face.
Car qu’est-ce que la dissidence, dans sa dimension la plus visible et la plus médiatisée ? C’est un business. Un business qui repose sur un paradoxe structurel : ceux qui en vivent ont besoin, pour prospérer, que le Système qu’ils dénoncent perdure. Cherchez l’erreur ! Effectivement, sans lui, ils n’ont plus de matière première, plus d’audience, plus de revenus. Quand on y pense, c’est exactement la même logique qui vaut pour l’industrie pharmaceutique, laquelle ne prospère pas sur la bonne santé de ses clients mais sur leur maladie ; ou pour certains milieux judiciaires, dont le gagne-pain est l’injustice et non la justice. Imaginez une société parfaitement saine et juste : ces industries n’auraient plus lieu d’être. Elles ont donc tout intérêt à ce que les problèmes perdurent.
Il faut donc avoir l’honnêteté d’en tirer la conclusion qui s’impose : les grandes figures de la dissidence-spectacle, celles qui accumulent les millions de vues, qui vendent leurs livres par milliers, qui multiplient les conférences et les abonnements payants, n’ont pas intérêt, au sens le plus matériel du terme, à l’effondrement du Système qu’elles appellent pourtant de leurs vœux, pour la plupart d’entre-elles. Pire encore, en distillant des illusions, en entretenant la peur, en polarisant les consciences dans la division et le manque de nuance, elles nourrissent précisément ce qu’elles prétendent vouloir abattre. Donc, comble du paradoxe, si le système venait à s’améliorer, elles en seraient, au fond, les premières contrariées.
Des ombres subtiles
Platon, dans son allégorie bien connue, nous décrit des prisonniers qui confondent la réalité avec des ombres projetées sur les murs de la caverne, au fond de laquelle ils sont enchaînés. S’ils acceptaient de se libérer de leurs chaînes autant que de leurs illusions, ils pourraient connaître la réalité et découvrir le monde tel qu’il est vraiment. Mais la plupart d’entre eux préfèrent rester dans la caverne, attachés à ce qu’ils croient connaître, et au confort mental que cela leur procure.
La dissidence-spectacle, devant ses écrans, n’encourage pas à sortir de la caverne, bien au contraire, puisqu’elle captive l’attention en la dirigeant sur des ombres un peu plus sophistiquées, un peu plus attrayantes pour certains prisonniers. Au lieu du divertissement consumériste ordinaire, elle offre un divertissement alternatif, déguisé en vérité, et enveloppé dans un sentiment de supériorité intellectuelle et morale. Mais les prisonniers restent bel et bien enchaînés, les yeux rivés sur les parois. L’attention, cette ressource précieuse entre toutes (j’y reviendrai plus loin), continue d’être captée, dilapidée, consommée, au lieu d’être orientée vers ce qui pourrait véritablement les éveiller.
Car ce que l’on appelle « décoder l’actualité » est, de toutes les activités possibles, l’une des plus stériles qui soit. L’actualité ne s’arrête jamais. Une information en chasse une autre, en permanence, à un rythme toujours plus effréné, ainsi que Marguerite Duras [2] l’avait très justement prédit il y a plus de quarante ans déjà. Ceux qui font leur beurre de ce flux n’apportent rien de fondamental, car le problème n’est pas là où ils pointent ; il est bien plus profond, bien plus intime.
On reconnaît l’arbre à ses fruits
Il y a dans l’Évangile de Matthieu un verset d’une précision foudroyante, que l’on évoque trop rarement : « Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé par ton nom ? N’avons-nous pas chassé des démons par ton nom ? Et n’avons-nous pas fait beaucoup de miracles par ton nom ? Alors je leur dirai ouvertement : Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité [3]. »
Ce verset s’applique avec une précision troublante à tous ceux qui citent constamment le Christ en modèle pour justifier leur action, ou qui citent la vérité, la liberté ou la spiritualité, mais dont la démarche, dans les faits, sert avant tout les intérêts de leur ego. Jésus ne dit pas que ces gens sont des imposteurs cyniques et calculateurs ; il dit simplement qu’il ne les connaît pas. Parce que leur démarche, quelle que soit la sincérité de certains d’entre eux, s’est construite sur des fondations qui ne sont pas celles du Royaume. Ils ont prophétisé au nom de quelque chose, mais ce quelque chose n’était pas la vérité vivante : c’était une contrefaçon de la vérité, un simulacre. D’ailleurs, quand le Christ dit que « seule la vérité nous rendra libres [4] », ce n’est pas la vérité au sujet des faits dont il parle, mais une tout autre vérité, la seule qui nous soit toujours directement accessible, et dont il ne sera jamais possible de douter.
Car c’est bien à ses fruits que l’on reconnaît la qualité de l’arbre, comme le dit le même évangéliste quelques versets [5] plus tôt. Or, lorsque l’on observe les querelles, les calomnies, les rivalités d’ego et les polémiques interminables qui constituent le quotidien de ces milieux, on est bien forcé de constater que l’arbre ne porte pas des fruits bien reluisants.
Le prince de ce monde
Qu’est-ce donc que ce « prince de ce monde » dont parlent les Évangiles avec une telle insistance ? La réponse est moins métaphysique ou philosophique qu’il n’y paraît. Le prince de ce monde, c’est l’instinct de survie, cette force archaïque et profonde qui régit nos comportements à partir de ses trois fonctions principales, que la psychologie moderne a clairement identifiées sous les termes de lutte, de fuite et d’inhibition (ou sidération).
Lorsqu’on se retrouve face à une menace – réelle ou perçue –, on lutte, on fuit ou on se fige. Ces réflexes sont programmés dans notre biologie depuis des millions d’années, bien avant l’apparition du langage et de la raison. En eux-mêmes, ils ont leur utilité, leur nécessité ; sans eux, l’espèce humaine n’aurait pas survécu. Mais lorsqu’ils investissent la psyché et dominent entièrement l’ego, l’hubris s’installe et l’homme croit pouvoir se faire l’égal de Dieu lui-même, conformément à l’enseignement transmis allégoriquement dans le récit de la Genèse. Dès lors, ayant cédé à la tentation du serpent – figure symbolique du diable – par ignorance ou esprit de révolte, l’homme devient son propre maître, confiant la gouvernance de sa vie à son seul ego.
Or, comme l’a dit le Christ : « nul ne peut servir deux maîtres à la fois », soit on est mû par les impulsions propres à notre système de défense archaïque, soit on s’en remet entièrement à la Volonté divine. De ce fait, penser et agir par intérêt personnel – égotique – est contre-productif, puisque la dynamique qui est la nôtre procède des impulsions de désir et d’aversion, qui sont précisément la marque de fabrique du prince de ce monde. Dans ces conditions, même animés des meilleures intentions, on ne fait que participer à son règne et renforcer son emprise. Comme le disait saint Bernard, l’enfer est pavé de bonnes intentions…
Le diable, entendu en ce sens, n’est donc pas une entité extérieure à débusquer chez l’adversaire : c’est l’instinct de survie en nous, ce serviteur indispensable devenu maître tyrannique. Là où il a une fonction légitime au niveau du corps physique, où l’inspiration et l’expiration, la diastole et la systole, l’assimilation et l’élimination des cellules, par exemple, s’inscrivent parfaitement dans l’ordre naturel des choses, il outrepasse cette fonction lorsque ses impulsions infiltrent la psyché pour y régner en maîtres absolus, avec la transgression qui en est la conséquence.
Tendre l’autre joue
C’est ici qu’intervient cet enseignement d’une profondeur inouïe, que le Christ a transmis au travers de la parabole du « tendre l’autre joue [6] ».
La lecture ordinaire de cet enseignement est celle d’une soumission passive, d’une capitulation morale, voire d’une invitation à se laisser dominer ou manipuler. Cette lecture est profondément erronée, car le « tendre l’autre joue », dans sa signification réelle, est quelque chose de radicalement différent, puisqu’il traduit la dynamique de l’abandon total de l’instinct de survie dans ses trois modalités.
En effet, lorsqu’on me frappe et que je continue à faire face au méchant, je renonce à la fuite. Comme je ne riposte pas, j’abandonne également la lutte. Enfin, en tendant l’autre joue, je pose un acte, donc je renonce à l’inhibition. En un seul geste, il y a 2000 ans, le Christ nous a donné la clé de l’alignement sur la seule Volonté divine, que la psychologie moderne a mis des siècles à formaliser.
Mais cet abandon n’est pas une fin en soi, car lorsque je renonce à fonctionner selon les modalités de mon système de défense, je libère en moi un espace pour que se manifeste quelque chose d’une toute autre nature : la dimension transcendante de mon être, l’Esprit qui peut alors émettre à travers moi une puissance que l’instinct de survie ne saurait en aucun cas égaler. C’est précisément cette force-là qui constitue la vraie protection, qui n’est plus celle de l’instinct de survie qui me défend et me guide depuis la logique binaire du bien contre le mal, mais une intelligence d’un ordre supérieur.
C’est aussi en ce sens que l’on peut interpréter la Bhagavad-Gîtâ, lorsque Krishna dit à Arjuna qu’il peut aller au combat, mais à la condition d’être totalement détaché du résultat, autrement dit désintéressé à titre personnel, s’en remettant exclusivement à la providence. Dès qu’un intérêt personnel vient teinter notre démarche, on quitte la logique ternaire pour retomber dans la logique binaire, et on nourrit la bête au lieu de la transcender.
Du binaire au ternaire
Si la dissidence-spectacle ne fait que renforcer le règne du prince de ce monde, si la logique d’opposition est structurellement incapable de transformer quoi que ce soit en profondeur, c’est parce qu’elle demeure prisonnière du paradigme qu’elle prétend combattre. Elle joue le même jeu avec d’autres cartes. Elle nous maintient au fond de la caverne, à commenter les ombres, croyant faire œuvre de lumière.
La seule voie véritablement transformatrice est donc celle qui permet de passer de la logique binaire à la logique ternaire : non plus l’opposition, mais la transcendance ; non plus la projection de ses ombres sur l’adversaire, mais leur intégration en soi-même. Car on ne peut pas transformer ce monde si l’on ne commence pas par se transformer soi-même. C’est un principe que l’on retrouve au cœur de toutes les traditions de sagesse, de l’alchimie hermétique au soufisme, en passant par le védanta.
Cette transformation ne peut pas être le fruit du seul travail de l’ego sur lui-même, puisque l’usage exclusif de l’instinct de survie pour se développer soi-même, si il peut certes aboutir à certains résultats, ferme aussi la porte à l’influence spirituelle de l’Esprit, et donc à la seule force capable de transmutation. Comme nous l’avons vu, c’est un acte de renoncement et d’ouverture, un consentement à l’abandon pour être traversé par quelque chose de plus grand que soi, laissant la voie libre au Divin pour œuvrer là où l’ego est impuissant. L’effort sur soi-même, en ce sens profond, est un acte de lâcher-prise devant la puissance de l’Esprit, non un acte de volonté de se transformer exclusivement par nos propres moyens.
Illuminer la caverne
Il y a dans l’allégorie de Platon un détail que l’on oublie trop souvent : le philosophe qui a contemplé la lumière du soleil ne reste pas dehors pour jouir de son bonheur en solitaire. Il peut redescendre dans la caverne pour aider ses compagnons à trouver le chemin de la sortie. Et il s’expose ce faisant à leur incompréhension, à leur méfiance, parfois à leur violence – car ceux qui n’ont connu que les ombres prennent volontiers le porteur de lumière pour un illuminé dangereux, à plus forte raison quand son message active en eux une puissante dissonance cognitive, qu’ils préféreront résoudre en s’en prenant à lui plutôt qu’en remettant en cause leurs croyances, fondatrices de l’identité valorisante qu’ils se sont forgée en s’estiment faire partie du « camp du bien ».
C’est au même paradoxe que nous sommes confrontés aujourd’hui. La voie dont je parle, celle de la profondeur intérieure et de la transformation par l’Esprit, est perçue le plus souvent comme du défaitisme, comme une fuite des responsabilités, comme un luxe d’intellectuel déconnecté du réel. Mais c’est précisément là que réside la vraie puissance, et la véritable menace à l’hégémonie du Système, raison pour laquelle il n’a aucun intérêt à la mettre en lumière, focalisant ses projecteurs sur ses opposants, qui pourront au passage justifier leur action subversive, au motif que si le Système veut les faire taire, c’est bien parce qu’ils le dérangent. Subtile diversion…
Redescendre dans la caverne, symboliquement dans le contexte de notre époque, implique d’utiliser Internet, les réseaux sociaux de même que les moyens technologiques élaborés par le Système, comme un cheval de Troie, en y introduisant, à doses homéopathiques, un autre esprit, une autre intention, un autre message, une autre qualité de présence.
Je ne crois pas en le retour du Messie, ou en la venue d’un sauveur, d’un homme providentiel, mais au rayonnement du principe christique au travers d’une « nuée », c’est-à-dire un ensemble d’être qui auront compris qu’il y a une voie médiane, celle qui transcende la dynamique de l’opposition, et qui se donneront les moyens de la vivre, sans toutefois se retirer du monde, mais en y agissant concrètement, à partir d’un autre état de conscience, d’un autre rayonnement, qui feront toute la différence…
L’attention, nerf de la vraie guerre
Il y a une question qui, à mon sens, résume à elle seule le défi de notre époque : « où est-ce que je mets mon attention ? »
L’attention est notre ressource la plus précieuse, la plus rare, celle qui fait l’objet de toutes les convoitises. Car c’est le lieu où se décide réellement notre vie intérieure, notre qualité d’être, notre capacité à nous transformer et à transformer ce qui nous entoure. Et c’est précisément sur cette ressource que le Système – tout comme la dissidence-spectacle d’ailleurs – exerce son influence. Les algorithmes sont des machines à capter l’attention, à la piéger, à l’épuiser dans des flux sans fin, des polémiques sans issue, des révélations sans lendemain.
Or, plus le Système avance dans la tromperie et la perversion, plus il crée le contraste qui rendra visible, tôt ou tard, la nécessité d’un retour à l’authenticité. À l’ère de l’intelligence artificielle, lorsque le faux devient indiscernable du vrai et que la confiance en tout récit extérieur s’effondre, il ne reste plus qu’une seule boussole fiable : l’ancrage intérieur, le discernement cultivé dans le silence, la vérité ressentie au plus profond de soi. C’est la raison pour laquelle on peut dire que « le diable porte pierre », ce qui veut dire que plus il resserre son étreinte sur les consciences, plus il fait naître en elles l’aspiration à la vraie liberté. Quoi qu’il fasse, il ne peut échapper à la Perfection du plan divin, et y participe toujours malgré lui.
Conclusion
Comme je l’avais également souligné dans un autre article, la vraie dissidence ne se situe pas dans l’effort de « lutte contre », mais dans la dynamique évolutive qui permet à l’être de se réformer suffisamment pour être capable d’apporter au monde ce qui lui fait défaut. Tant que l’on demeure dans la logique binaire de l’instinct de survie, tant que l’on combat, résiste, dénonce depuis cet espace intérieur gouverné par le « pulsionnel en soi », on reste dans le royaume du prince de ce monde, quelles que soient les rôles et les étiquettes que l’on se donne. Car dans ce royaume-là, les opposés ne se résolvent pas, ils se renforcent mutuellement, dans un cercle vicieux qui ne peut mener qu’à un chaos toujours plus dense.
C’est ce qu’Erich Neumann, élève prodige de Jung, avait compris lorsqu’il appelait de ses vœux l’avènement d’une « nouvelle éthique », celle de l’intégration de l’ombre en soi, en dépassement de l’ancienne éthique, fondée précisément sur la projection des contenus obscurs de la psyché sur un bouc émissaire extérieur. Pour Neumann, tant que l’individu refuse de regarder et d’assumer ses propres ténèbres intérieures, il les projette inévitablement sur autrui, alimentant ainsi les conflits, les persécutions, les guerres et, ajouterai-je, la dissidence-spectacle ou dissidence-business. Cette nouvelle éthique, formulée dans le langage de la psychologie des profondeurs, n’est autre, transposée sur le plan spirituel, que ce renoncement à l’instinct de survie dont il est question tout au long de cet article. Elle en est simplement la confirmation, par un autre chemin.
C’est pourquoi seul le passage à la logique ternaire, celui qu’opère le renoncement à l’instinct de survie, le détachement du résultat, l’abandon de l’ego à la toute-puissance de l’Esprit, permet d’agir depuis un état de conscience qui transcende véritablement le paradigme actuel. C’est un acte de renoncement et d’ouverture, un consentement à être traversé par quelque chose de plus grand que soi, à laisser le Divin opérer là où l’ego est impuissant.
La spiritualité ne peut transformer la matière que si elle passe à travers elle. Si l’Esprit n’est pas incarné, il ne peut rayonner authentiquement et imprégner le monde de son « souffle », de sa « vie ». Il est vain de prêcher la vérité depuis un espace intérieur gouverné par l’intérêt personnel et l’instinct de survie. Le verbe doit se faire chair pour avoir un impact. C’est là, au fond, tout le secret de l’alchimie, et le sens le plus profond de l’Incarnation.
[1] Matthieu 7:3.
[2] « Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information. Dans une information constante sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. Ce n’est pas loin du cauchemar. » déclarait-elle au sujet des années 2000, lors de son passage dans une émission télévisée, en septembre 1985.
[3] Matthieu 7:23.
[4] Jean 8:32.
[5] Matthieu 7:16.
[6] Matthieu 5:39.
- Dernière mise à jour : 12 avril 2026
- 21:17