Le Cours du Vivant

Monographie 8 : L'art de la méditation

L'art de la méditation

Théorie

Jusqu’ici, j’ai fait de très nombreuses fois allusion à la notion de juste positionnement intérieur, que j’ai également aussi appelé l’état de bienveillante neutralité ou la pleine conscience équanime.

Pour faire le rapprochement avec l’art de la méditation qui est le thème de cette huitième monographie, je pourrais dire que ce positionnement intérieur particulier est le fondement même de la méditation en tant que voie de Libération spirituelle, quelles que soient les innombrables formes et techniques au travers desquelles elle est susceptible de se décliner.

Qu’elles proviennent des traditions orientales ou occidentales, la pleine conscience équanime est le véritable dénominateur commun de ces formes de méditation, au point que l’on puisse dire qu’il n’est pas possible de méditer dans les règles de l’art si l’on ne cherche pas à établir la conscience individuelle dans cet état de calme et d’équilibre parfait.

Du point de vue de la pratique, cela revient à dire qu’il faut concentrer son attention de manière à placer sa propre conscience dans l’état d’équanimité, car c’est précisément par le truchement de cette concentration de l’attention que la conscience individuelle devient calme et que la psyché peut alors être graduellement purifiée, et donc libérée de ses entraves mentales.

La méditation dans les Saintes Écritures

Même les Saintes Écritures s’accordent à dire qu’il faut que l’être s’efforce en priorité de trouver le calme à l’intérieur de lui-même.

Les expressions utilisées dans le Nouveau Testament, comme par exemple « ne pas juger », « être pauvre en esprit », « n’avoir que le “oui” en soi-même », « être comme un petit enfant », ou encore « avoir un esprit incorruptible, doux et paisible », font directement allusion à cet état de pleine conscience équanime qui est également synonyme de « simplicité », état dans lequel la conscience se place lorsqu’elle perçoit la réalité telle qu’elle est vraiment, et non telle que le mental l’interprète aux travers de ses différents filtres et conditionnements.

La Bhagavad-Gîtâ, l’un des livres sacrés de l’hindouisme dont le nom signifie « chant du Bienheureux », fait directement référence à l’état de pleine conscience équanime, en plusieurs passages. En voici quelques-uns, reformulés par Swâmi Udasin :

  • Lorsque tu abandonnes les désirs qui montent en toi et que tu te satisfais des choses telles qu’elles sont, tu fais l’expérience de la paix intérieure.
  • Lorsque ton esprit n’est pas troublé par le malheur, lorsque tu ne recherches pas le plaisir, lorsque tes émotions sont paisibles, lorsque tu es libéré de la crainte et de la colère, tu fais l’expérience du calme intérieur.
  • Lorsque tu es libéré de tous les liens, lorsque tu es indifférent au succès et à l’échec, tu fais l’expérience de la sérénité intérieure.
  • Lorsque tu soustrais tes sens aux plaisirs des sens, telle une tortue qui rentre ses membres, tu fais l’expérience de la sagesse intérieure.[1]

La recherche de cette « sainte indifférence » qu’est l’équanimité, à l’égard de tous les phénomènes dont nous pouvons faire l’expérience, sans exception, est le fondement même de la méditation, et il n’est pas possible de s’y adonner dans l’espoir d’atteindre un jour la Libération spirituelle si elle n’est pas abordée sur la base de cette compréhension fondamentale.

Faire l’expérience de la paix, de la sérénité et de la sagesse sur le plan intérieur, est la conséquence naturelle des efforts de concentration juste accomplis par l’être pour rechercher et se maintenir dans l’attention juste, équanime.

Comprendre cela est en effet absolument fondamental, et je dirais même… crucial ! L’adjectif « crucial » n’est pas choisi au hasard ! Il fait référence au symbolisme de la croix, dont le centre représente le « lieu » où sont neutralisées, conciliées, les impulsions de désir et d’aversion, lieu qui correspond précisément, sur le plan psychique, à l’état de pleine conscience équanime.

Tout se joue à ce niveau-là, qu’il s’agisse de la pratique de la méditation ou de la quête spirituelle au sens large.

Les grands maîtres en parlent

Cette démarche qui consiste à produire cet effort particulier grâce auquel la conscience peut à tout moment se positionner dans le « juste milieu », a été enseignée par tous les grands maîtres spirituels de l’humanité, indépendamment des traditions desquelles ils ont pu se revendiquer ou pas.

Comme nous le verrons plus en détails dans les monographies n°37 et 38, le cœur de l’enseignement du Christ est une invitation à renoncer à toute forme d’identification aux impulsions mentales pour permettre à la conscience individuelle de se libérer ainsi des voiles qui l’empêchent d’être en « syntonie » avec l’essence spirituelle de l’être, que la tradition chrétienne nomme le Saint-Esprit.

« Le Royaume de Dieu n’est pas manger et boire, mais justice, et paix, et joie dans l’Esprit Saint. » Épître aux Romains 14:17

Lorsque Jésus parlait du « Royaume de Dieu », il voulait faire allusion à l’état de conscience de l’âme stabilisée dans l’équanimité parfaite. Dans ces conditions, la conscience individuelle est totalement immergée « dans l’Esprit Saint », permettant à l’être de faire l’expérience de la réalité au travers de cette lumière spirituelle, sous la forme de la justice, de la paix et de la joie, mais aussi de l’unité et de l’amour, ces… « fruits de l’Esprit ».

Le monde perçu à partir d’un tel état de conscience « illuminé » est forcément lumineux également, même si dans ses manifestations les plus superficielles, impermanentes, il peut continuer à se manifester localement sous la forme de la guerre, de la corruption, de la pollution, des inégalités, de catastrophes, etc.

« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Matthieu 6:33.

Dans le contexte de la méditation, cette célèbre parole du Christ prend également tout son sens. Le Christ nous invite à chercher d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, c’est-à-dire l’équanimité de la conscience pure, libérée de toute forme d’identification à la structure mentale.

La notion de « justice » peut en effet être interprétée comme l’équilibre parfait de la conscience libérée de l’identification aux formes-pensées induites par le mental, dont le mouvement et la dynamique viennent de l’énergie conférée par les impulsions de désir et d’aversion.

L’injonction « Cherchez d’abord » est particulièrement intéressante, car elle nous fait comprendre que cette recherche est absolument prioritaire. Transposée à la méditation comme « art de vivre », elle nous invite à produire l’effort de concentrer notre attention si l’on veut avoir une chance de nous établir dans la pleine conscience équanime et, en conséquence, « recevoir tout le reste par surcroît », c’est-à-dire obtenir tout ce qui nous est utile pour poursuivre notre quête dans les meilleures conditions.

Si le Christ évoquait la nécessité de méditer sans jamais le dire explicitement étant donné qu’il maniait l’art de parler sous forme de paraboles, le Bouddha historique, Siddhârta Gautama, a quant à lui été beaucoup plus direct dans ses propos, comme en témoignent ses paroles extraites du Dhammapada, le recueil le plus célèbre de ses enseignements :

« L’esprit précède tout phénomène, l’esprit est le plus important, tout est fait par l’esprit. » Dhammapada, I. (vers 1-2)

« Tous les sankhara[2] sont impermanents. Quand on perçoit cela avec la vraie vision pénétrante[3], on se détache de la souffrance ; c’est le chemin de la purification. » Dhammapada, XX. (vers 277).

« Ceux qui s’efforcent avec constance de diriger leur conscience attentive sur le corps, qui s’abstiennent d’actions négatives et s’efforcent de faire ce qui devrait être fait, conscients, avec une entière compréhension, sont libérés de leurs souillures. » Dhammapada, XXI. (vers 293).

Certes, le Bouddha historique ne parlait pas du « Royaume de Dieu » et ne faisait aucunement référence à un « Père céleste », mais cela ne signifie en rien que son enseignement était fondamentalement différent de celui du Christ. D’ailleurs, il est tout à fait possible d’établir un parallèle entre le Royaume de Dieu et le Nirvâna dont parlait le Bouddha.

Personnellement, je suis d’avis que le Bouddha enseignait les mêmes préceptes aux personnes qui venaient écouter ses discours au sujet de la « vision pénétrante ». En effet, à mes yeux, stabiliser la conscience dans l’équanimité n’est en effet pas différent de la « simplicité » ou de la « pauvreté en esprit » dont parlait Jésus, état de la conscience qui était selon ce dernier la condition sine qua non pour « entrer dans le Royaume de Dieu »[4]. Ce sont des expressions différentes, certes, mais pour exprimer le même positionnement intérieur et la même dynamique qui rendent spirituellement « parfait comme le Père est parfait ».

Ces deux grands instructeurs de l’humanité nous ont enseigné, à leur manière, l’art de nous positionner dans ce « juste milieu » qui concilie, neutralise, transcende, toute forme d’opposition, donc de dualité, au niveau du mental, nous permettant ainsi de renoncer à la volonté inférieure de l’ego et, par là même, d’accepter de nous en remettre exclusivement à l’Intelligence suprême de l’Esprit, qui est notre véritable essence, au-delà de toutes les identifications mentales qui nous donnent faussement l’impression d’être ce « je séparé » qu’est l’ego.

Pour Lao Tseu, le but à atteindre est un état de méditation permanent, en phase avec le mouvement de la vie, en communion directe et constante avec la réalité. Et selon lui c’est en chaque instant que ce but peut être atteint, conformément à ce précepte dont il est l’auteur et auquel la première monographie a été consacrée : « le but est le chemin lui-même ».

Ses préceptes de sagesse, qui constituent les fondements de la tradition taoïste – réunis dans le Tao-Te-King –, font entrevoir la méditation comme un état d’être qui consiste le plus naturellement du monde à vivre en phase avec le Tao, c’est-à-dire avec un « Ordre cosmique » absolument parfait, dont témoigne en permanence la réalité, telle qu’elle est.

Dans ces conditions, l’esprit est uni à l’âme et à la matière – union représentée par le symbole du « yin-yang » – dans une danse grâcieuse, un flux constant sur lequel l’être est aligné et qui lui permet en conséquence d’« agir sans agir » (wei-wu-wei, en chinois).

La méditation de pleine conscience

La pleine conscience, aussi appelée « conscience pure », n’est pas autre chose que le fait d’être totalement attentif à la réalité. Cette expression vient du bouddhisme, où elle est assimilée à l’ « attention juste », qui est l’un des huit piliers du noble octuple sentier enseigné par le Bouddha lors de son tout premier sermon, donné à Sârnâth, en Inde, il y a plus de deux mille six cents ans.

Si la méditation de pleine conscience a été rendue célèbre en Occident par le moine bouddhiste Thich Nhat Hanh et plus particulièrement par le Docteur américain Jon Kabat-Zinn avec sa « méthode de réduction du stress basée sur la pleine conscience »[5], il ne faut donc pas perdre de vue qu’elle est beaucoup plus ancienne puisqu’elle remonte à l’enseignement du Bouddha lui-même.

Pour être tout à fait précis, la pleine conscience n’est pas une technique de méditation en tant que telle, mais la base de toutes les formes de méditation. C’est en effet le plus souvent l’attention juste qui est entraînée au travers des différentes techniques de méditation, qu’il s’agisse par exemple de l’attention concentrée sur un mantra (comme la « méditation transcendantale » ou le Japa Yoga[6]), sur la flamme d’une bougie, sur un point contre le mur, sur le hara, sur la respiration ou encore sur la conscience de l’âme en tant que point focal de l’attention de l’esprit[7].

Méditation avec objet et méditation sans objet

On pourrait dire qu’il existe autant de formes de méditation que de phénomènes ou objets sur lesquels il est possible de concentrer l’attention. Ceci dit, la pratique méditative peut être divisée en deux grandes catégories distinctes : la méditation avec objet et la méditation sans objet.

On parle de méditation avec objet lorsque le méditant décide, par un effort de volonté conscient, de maintenir son attention concentrée sur un objet déterminé en y revenant à chaque fois qu’il prendra conscience qu’il s’est laissé distraire par d’autres objets (sensations, pensées, phénomènes extérieurs, etc.) au cours de sa pratique.

Ce qui détermine cette première catégorie de la méditation est précisément cet effort de concentration de l’attention, qu’il est nécessaire de produire et de reproduire inlassablement de sorte à ce qu’elle reste aussi souvent que possible « fixée » dans la direction choisie. Indépendamment des objets de la contemplation utilisés comme support de la méditation, le but est d’entraîner la concentration et donc d’éviter la dispersion, autant que possible, le but recherché étant de calmer le mental, d’accéder à des états modifiés de conscience et de développer des facultés et pouvoirs psychiques.

Tout ce qui peut être perçu est un objet sur lequel il est possible de concentrer l’attention volontairement. Ainsi, même les pratiques qui consistent à maintenir l’attention dirigée sur le vide (ou l’espace) ou sur la conscience d’être font partie de cette première catégorie. L’investigation (vichâra)[8] préconisée par Râmana Maharshi est donc aussi une méditation avec objet. En l’occurrence, dans cette pratique spécifiquement, on considère que le sujet (l’ego, ou la conscience de soi-même en tant qu’impression « je suis ») devient l’objet de sa propre contemplation. 

Pour la méditation sans objet, la concentration ne doit pas être « forcée » en direction d’un objet spécifique. Il s’agit simplement d’observer très attentivement le mouvement des phénomènes dans toute leur diversité : une pensée, une sensation agréable ou désagréable, un son extérieur, un état de félicité, un jugement, un sentiment de contentement ou d’insatisfaction, etc. Ce sont-là autant d’objets susceptibles d’être ainsi perçus par le « témoin silencieux » (l’esprit) situé à l’arrière-plan, qui se contente d’en prendre conscience, passivement[9].

Ainsi, si un effort de volonté est malgré tout nécessaire, c’est uniquement pour maintenir l’attention à un degré élevé de vigilance, à l’affût de tout ce qui peut « venir à l’esprit », tout particulièrement les impulsions mentales de désir et d’aversion (samskâra et vâsanâ). Cependant, si le mental parvient tout de même à produire une chaîne de réactions d’attachement et de rejet, eh bien l’esprit peut à tout moment se replacer dans l’équanimité parfaite en en prenant conscience avec détachement, très exactement comme il le ferait pour n’importe quelle autre manifestation, subtile ou grossière.

En cela, la méditation sans objet est un entraînement au lâcher-prise intégral. Elle consiste à simplement laisser être ce qui est, dans l’accueil inconditionnellement bienveillant, équanime, des innombrables formes qui peuvent se manifester en l’instant présent.

Pour cette seconde catégorie de la méditation, un moment de grâce peut survenir au cours duquel le ballet incessant des phénomènes révèle la présence immuable de l’esprit. En observant l’impermanence des formes, y compris ses propres états conscience, le méditant prend conscience que l’acte même de la perception, lui, ne change jamais, à la manière de l’écran blanc d’une salle de cinéma sur lequel les images du film défilent sans que lui-même n’en soit jamais affecté. Cette réalisation de l’immuabilité de l’esprit, en tant que la véritable essence de l’être – l’attention pure –, est ce qu’on appelle… l’éveil. Lorsqu’il devient permanent, on parle de Réalisation du Soi ou de Libération spirituelle.

Effort de concentration et détachement

La recherche de l’équanimité nécessite à la fois l’effort et le détachement : l’effort pour maintenir l’attention concentrée et le détachement pour rendre la conscience équanime.

Si l’attention n’est pas concentrée, elle se disperse, saute d’une pensée à une autre, d’un phénomène à un autre. Et en étant ainsi distraite, elle ne peut évidemment pas « saisir » pleinement la réalité telle qu’elle est. Mais si elle n’est que concentrée sans être en même temps détachée, les impulsions de désir et d’aversion peuvent toujours être actives au niveau du mental, de façon parfois très subtile.

Pratiquer la méditation dans l’optique de la quête spirituelle implique donc que l’attention soit orientée avec justesse, c’est-à-dire en cherchant en même temps l’équanimité. Si le méditant se concentre attentivement sur un phénomène, une sensation, une pensée, tout en étant sous l’influence des impulsions contraires, il n’est pas équanime et l’âme ne peut être illuminée et transmutée. C’est la raison pour laquelle la recherche du détachement est absolument indispensable lorsqu’on pratique la méditation non pas seulement en vue d’obtenir des effets positifs en termes de santé, de relaxation et de bien-être, mais aussi et surtout pour progresser sur la voie de l’Éveil spirituel.

Tel est le sens de la métaphore du funambule sur son fil : être pleinement attentif au fil n’est pas suffisant ; pour garder l’équilibre, il doit également éviter de basculer à gauche ou à droite du fil. De la même manière, le méditant ne doit pas se contenter d’être attentif à l’objet de sa contemplation, il doit également chercher le détachement afin d’atteindre l’équanimité, en évitant de réagir mentalement par le désir ou l’aversion. C’est là toute la différence entre la pleine conscience et l’équanimité (voir chapitre suivant).

Dans l’hindouisme, le détachement est appelé vairâgya où il est considéré comme l’un des fondamentaux de la pratique de la méditation et des différentes formes de yogas. Selon Swâmi Prajnânpad, quand il y a détachement, « le désir “je veux quelque chose” et “je ne veux pas quelque chose” n’est plus présent. C’est la négation de “j’aime quelque chose” aussi bien que de “je n’aime pas quelque chose”. […] Si le mental est libre de cet adhésif appelé désir, vous n’avez ni le sentiment de posséder quelque chose, ni celui d’en être privé : voici ce qu’est vairâgya. »[10]

Quant à Swâmi Vivekananda, il en dit ceci : « le détachement est la base de tous les yogas. […] Il n’a rien à voir avec notre corps physique, tout est dans l’esprit. La chaîne du “je” et du “mien” est dans notre esprit. Si nous ne sommes pas liés par cette chaîne au corps et aux objets des sens, nous sommes sans attachement, où que nous soyons et quoi que nous soyons. »[11]

Pleine conscience et équanimité

De nos jours, beaucoup de personnes pratiquent la méditation de pleine conscience, mais sans chercher l’équanimité en parallèle. La raison à cela est que, bien souvent, elles méditent avec une attente qui ne les quitte pas tout au long de leur pratique. Par exemple, dans le cas de l’approche basée sur la réduction du stress du Dr. Kabat-Zinn, les gens méditent avec l’intention d’obtenir une guérison, un apaisement émotionnel, une réduction du stress, etc.

Si des résultats peuvent être obtenus grâce à cette technique à ces fins spécifiques, il faut toutefois bien se rendre à l’évidence que ces résultats se situent au niveau purement physique et émotionnel et que la méditation pratiquée de cette manière-là ne peut en rien favoriser la purification de la psyché, qui est pourtant l’objectif essentiel visé par la méditation, du moins telle qu’elle a été enseignée par les grands instructeurs spirituels avec comme but la libération de la souffrance, qui correspond dans ce contexte à l’Éveil spirituel[12].

Dans un monde devenu foncièrement matérialiste, il n’est pas vraiment étonnant que la méditation soit désormais considérée avant tout comme une méthode dont on peut se servir pour soulager ses symptômes ou sa douleur, pour récupérer d’une maladie ou compenser les effets délétères du stress. Elle n’est plus considérée comme une voie magistrale d’Éveil spirituel, mais comme un moyen d’échapper au mal-être, de guérir ou de développer les facultés de l’ego.

Si la méditation de pleine conscience était pratiquée conformément à sa vocation primordiale, elle ne serait pas utilisée à partir des impulsions de désir et d’aversion pour obtenir des effets recherchés par l’ego, mais pour purifier la psyché de ces mêmes impulsions, ce qui ne peut être obtenu que par l’équanimité, laquelle devrait par conséquent toujours accompagner la pleine conscience si l’on veut que la méditation puisse porter ses fruits sur la voie de l’Éveil. Car en effet, sans l’équanimité, aucune purification de la structure mentale ne peut se produire. C’est sans doute pour cette raison que Denise Desjardins a dit de l’équanimité qu’elle est la « la pierre de touche du Sage »[13].

Comme l’a expliqué William Hart, pleine conscience et équanimité, « pratiquées ensembles, mènent à se libérer de la souffrance. Si l’une ou l’autre est faible ou absente, progresser sur le chemin vers ce but n’est pas possible. Toutes deux sont essentielles, comme l’oiseau a besoin de deux ailes pour voler ou la charrette de deux roues pour rouler. Et toutes deux doivent avoir la même force. Si l’une de ses ailes est faible et l’autre forte, l’oiseau ne peut bien voler. Si l’une de ses roules est petite et l’autre grande, la charrette tournera en rond. Le méditant doit développer en même temps la conscience attentive et l’équanimité pour avancer sur le chemin. »[14]

En sanskrit, le mot qui traduit le mieux l’équanimité est upeksha, qui signifie également « non-attachement », « non-discrimination », « égalité d’esprit » ou encore « lâcher-prise ». Littéralement, il veut dire « regarder par-dessus », c’est-à-dire regarder les choses sans prendre parti, de manière neutre, avec impartialité.

Comme le disait Arnaud Desjardins : « l’équanimité est la pierre de touche du sage ». C’est le fondement de la méditation, sans lequel la pleine conscience ne peut mener à aucune libération des conditionnements psychologiques qui composent la structure mentale.

Le mental est par nature incapable de percevoir les choses telles qu’elles sont, sans le filtre de ses « étiquettes », jugements de valeur, croyances et autres impressions. Même lorsqu’il ne peut trancher en faveur du bien ou du mal et qu’il semble opter pour l’indifférence, il s’agit encore et toujours d’une impression qui se superpose à la réalité.

L’équanimité n’a strictement rien à voir non plus avec la neutralité d’opinion du mental, qui ne peut se situer que dans une position médiane par rapport aux extrêmes. L’équanimité, en tant que « juste milieu », est au-delà du bien et du mal ainsi que de la neutralité subjective qui en délimite la frontière sur le plan moral.

L’équanimité est le propre de la conscience détachée de toute forme-pensée mentale ; elle est l’essence même de l’esprit, à l’image du rayon solaire qui se projette dans l’espace sans discrimination aucune, pour la seule « joie » d’éclairer, d’aimer, ce qu’il est susceptible d’y rencontrer.

La révolution de la méditation

Grâce à sa propre expérience, le Bouddha découvrit que lorsqu’un phénomène entre en contact avec les six portes sensorielles (un sens intérieur et cinq sens physiques[15]), l’esprit le perçoit (à un niveau soit conscient, soit subconscient) et cette perception provoque une sensation, que le mental va, conformément à sa fonction même, évaluer comme agréable ou désagréable, en conséquence de quoi il va réagir soit par une impulsion de désir (ou d’attachement), soit par une impulsion d’aversion (ou de rejet).

Cette réaction étant la cause profonde de la souffrance (tant pour le désir que pour l’aversion), le Bouddha comprit que la libération de la souffrance passe par la capacité à observer les sensations dans le corps sans réagir mentalement, donc avec… équanimité. C’est à partir de cette compréhension inspirée qu’il enseigna une technique de méditation appelée Vipassanâ, celle-là même qui lui permit d’atteindre l’éveil sous un arbre, près de Bodhgayâ, en Inde.

À sa mort, cette technique de méditation fut transmise oralement, au travers d’une longue lignée de maîtres. On la crût perdue pendant des siècles, mais elle resurgit à la fin du vingtième siècle sous l’impulsion d’un moine birman du nom de Ledi Sayadaw, qui décida que son heure était venue et qu’elle devait être transmise au grand public. S.N. Goenka, qui fut initié à cette technique par U Ba Khin, consacra une grande partie de sa vie à l’enseigner sous sa forme originelle, encore aujourd’hui appelée Vipassanâ. C’est lui qui contribua notamment à la faire connaître hors des frontières de l’Inde et de la Birmanie.

Dans le texte suivant, il nous explique en quoi la notion de sensation est à ce point fondamentale et en quoi la découverte de son interaction avec l’esprit fut révolutionnaire du temps du Bouddha :

« Dans la spiritualité indienne de l’époque, on n’avait jamais parlé de sensations ; le Bouddha fut le premier, et il reste jusqu’à aujourd’hui le seul à en avoir parlé. C’est en observant les sensations qu’il trouva l’Illumination, et il dit alors : “Je n’avais jamais entendu parler de cette sorte de Dharma[16].” Pourquoi n’en avait-il jamais entendu parler ? Les textes sacrés indiens, jaïns ou brahmaniques parlaient tous de duhkha, la souffrance, ils affirmaient tous que la cause de la souffrance est l’avidité [ou le désir, NDA] et l’aversion, que si on se libère de l’avidité et de l’aversion, on se libère de duhkha. Pourquoi alors est-ce que le Bouddha dit : “Je n’ai jamais entendu parler de ce Dharma ?”

C’était un prince, son père lui avait fait connaître des philosophes et des enseignants pour lui apprendre toutes les philosophies de l’Inde. Il avait probablement lu toutes les Écritures. Pourtant, il dit n’avoir jamais entendu parler de cette sorte de Dharma, parce que personne alors ne parlait de sensations, personne ne savait que la sensation était un facteur déterminant pour atteindre la Libération. Lui le découvrit, et atteint ainsi l’Illumination. Et cette découverte est d’ailleurs la marque d’une personne réellement illuminée. Grâce à elle, la chaîne des origines dépendantes[17] devint évidente pour le Bouddha.

Comprenez bien : les penseurs indiens de cette époque savaient que les cinq “portes des sens” existent, ces cinq bases sensorielles que sont l’œil, l’oreille, le nez, la langue et la peau. Quelques-uns reconnaissaient même l’esprit comme une sixième “porte”. Ils savaient aussi que chaque “porte” laisse entrer un type d’objet particulier : la vision pour l’œil, le son pour l’oreille, l’odeur pour le nez, le goût pour la langue, le toucher pour le corps, l’émotion ou la pensée pour l’esprit. Et tous les penseurs dignes de ce nom en inde recommandaient la même chose : ne vous fiez pas aux objets des sens, n’y réagissez pas ; n’ayez pour eux ni avidité ni aversion. Tous ont dit cela avant le Bouddha. Qu’apporta-t-il de nouveau alors ?

Eh bien, c’est que, d’après ce qu’affirmaient ces penseurs de l’Inde, on réagit à l’objet qui provoque la sensation : un son vient à votre oreille, et selon qu’il est agréable ou désagréable, vous vous mettez à l’aimer ou pas ; quand vous l’aimez, vous réagissez par de l’avidité, quand vous ne l’aimez pas, vous réagissez par de l’aversion. La même chose se produit à la suite d’une vision, d’une odeur, d’un goût, d’un contact, d’une pensée : vous vous mettez à les aimer ou pas, et alors l’avidité et l’aversion se manifestent. D’après ces penseurs, on réagit donc à tel ou tel objet extérieur.

Le Bouddha, lui, comprend qu’on ne réagit pas à l’objet extérieur, mais à la sensation elle-même : “Les six sens engendrent un contact, le contact engendre la sensation, la sensation engendre l’avidité.”[18]

Votre avidité[19] [de même que votre aversion, NDA] ne naît que lorsque vous ressentez une sensation. Un objet extérieur vient en contact avec une de vos “portes sensorielles”, telles que l’oreille ou l’œil ; immédiatement, une sensation se produit. Et quand une sensation se produit, la perception, cette partie de l’esprit qui identifie et qui juge ce qui est enregistré par la conscience, l’évalue : elle est agréable, elle est désagréable ; elle est très bonne ou très mauvaise, etc. […]

Alors seulement vous commencez à réagir : “J’aime ça, j’aime ça de plus en plus, de plus en plus”, et vous désirez prolonger cette expérience ; ou : “Je n’aime pas ça, je n’aime pas ça du tout”, et vous désirez l’interrompre. À un niveau superficiel, vous avez l’impression que vous réagissez à un objet extérieur : quelqu’un vous a insulté, les insultes ont atteint vos oreilles et vous réagissez par de la haine. À un niveau superficiel, ce constat est juste : vous réagissez aux insultes ou aux louanges. Mais le Bouddha est allé plus loin : il a compris qu’on ne réagit pas aux louanges ou aux insultes, mais aux sensations produites par celles-ci. Votre réaction ne naît que lorsque vous éprouvez une sensation. C’est cela qu’il n’avait jamais entendu dire, et c’est la raison pour laquelle il a constaté : “Je n’avais jamais entendu parler de cette sorte de Dharma.

L’œil de la sagesse s’est ouvert, parce qu’il a fait l’expérience du rôle de la sensation et de la réaction qu’elle engendre. C’est dans la sensation que se trouve la racine de la souffrance, et si vous ne vous attaquez pas à sa racine vous ne pourrez pas en venir à bout. C’est cela que le Bouddha a mis en pratique et qu’il a enseigné : observez-vous vous-même, c’est-à-dire observez votre esprit et votre corps. Au fur et à mesure que vous approfondissez votre observation, vous ne trouvez que des sensations, rien que des sensations, et vous remarquez qu’une partie de votre esprit continue à réagir : la partie de l’esprit nommée conscience ne fait que connaître, la partie nommée perception, reconnaît et évalue, la partie sensation, ressent, mais la partie nommée réaction, réagit, ne cesse de réagir. Si la sensation est agréable, la réaction devient de l’avidité, si la sensation est désagréable, elle devient de l’aversion.

C’est cette habitude mentale qui doit être changée : c’est cela qu’a découvert le Bouddha. » [20]

La libération de la souffrance

Les réactions conditionnées du mental sont profondément enracinées dans la psyché et ce n’est que par la pleine conscience équanime, soit par leur observation par un esprit attentif, neutre, équilibré et libre de toute forme d’identification au mental réactif, qu’elles peuvent être délogées et transmutées, pour une purification graduelle de la psyché, jusqu’à sa pleine et entière illumination.

Si l’observation équanime des sensations qui apparaissent et disparaissent constamment à l’intérieur des limites du corps est quelque chose de simplissime puisqu’il suffit de les ressentir sans aucune forme de mouvement mental, c’est toutefois difficile à cause de cette tendance qu’a précisément le mental à s’interposer constamment entre l’esprit et la sensation.

Si nous voulons nous libérer de la souffrance et réaliser l’éveil de notre âme, il convient donc de réapprendre à ressentir en pleine conscience et avec équanimité les sensations dans notre corps, tout en s’habituant également à observer en parallèle[21] l’activité mentale apparaissant en réaction à ces mêmes sensations.

Plus nous entraînons notre capacité à observer/ressentir avec équanimité, moins nous sommes esclaves de notre mental et de ses réactions conditionnées, et plus notre psyché se purifie, s’illumine. Entraîner la pleine conscience équanime est donc une manière de redevenir progressivement libre de notre passé, de nos conditionnements, et de tout ce qui, en soi-même, alimente le moteur de la souffrance…

« Toute souffrance apparaissant a pour cause une réaction. Si toutes les réactions cessent, il n’y a plus de souffrance. » Sutta Nipâta, III. 12.

Quelques citations à méditer

« Utilise les sens, regarde, écoute, touche, goûte, sens, marche, assieds-toi, mais fais toutes ces choses sans te livrer au dialogue intérieur. Reste dans l’unité et lâche la pensée. » Saraha

« Quand nous sommes pleinement attentifs, le champ de notre conscience s’élargit. » V.-R. Dhiravamsa

« Quand il est confronté à toutes les vicissitudes de la vie [à partir de l’état d’équanimité parfaite, NDA], l’esprit demeure inébranlable, sans lamentations, sans engendrer de souillures, se sentant toujours en sécurité ; c’est le plus grand bonheur. » Sutta Nipâta, II. 4

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Blaise Pascal

« Il n’est pas nécessaire que tu sortes de chez toi. Reste assis à ta table de travail et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois tout à fait silencieux et seul. Le monde va s’offrir à toi et jeter son masque, il ne peut pas faire autrement, il se tordra d’extase devant toi. » Kafka

« Le paradis terrestre est là où je me trouve. » Voltaire

« Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite, mais d’être conscient. » Albert Camus

Pratique

À l’époque du Bouddha et déjà bien avant que son enseignement connaisse un tel rayonnement, il y avait déjà de nombreux Maîtres de sagesse qui enseignaient à peu près tous la même chose : ne pas réagir par le désir ou l’aversion aux objets perçus par les différentes portes sensorielles.

duComme nous l’avons vu, le Bouddha apporta une dimension supplémentaire à cet enseignement déjà connu, en allant un peu plus profondément au cœur du problème. Il s’aperçut qu’en réalité, lorsque les différentes portes sensorielles entrent en contact avec les objets ou phénomènes à l’intérieur ou à l’extérieur des limites corporelles, ce contact produit des sensations dans le corps, agréables ou désagréables. Il découvrit que ce sont précisément ces sensations qui font réagir le mental par le désir ou l’aversion et que ce sont ces deux grandes catégories d’impulsions qui sont la cause de la souffrance, et non les objets ou les phénomènes en tant que tels.

« Les six sens engendrent le contact. Le contact engendre la sensation. La sensation engendre la soif. » Sutta pitaka

Du temps du Bouddha, beaucoup de Maîtres conviaient leurs disciples à détourner leur attention des objets pour éviter les réactions de désir et d’aversion, ce qui pouvait aboutir à des formes d’ascétisme parfois extrêmes.

Après avoir expérimenté cette voie, le Bouddha proposa sa voie médiane, celle du « juste milieu », au travers de laquelle il n’était plus nécessaire de détourner l’attention des objets, mais de concentrer l’attention sur les sensations produites au contact de ces objets, afin d’entraîner l’équanimité.

Selon le Bouddha, c’est la sensation qui engendre la « soif » (le désir ou l’aversion), et c’est cette « soif » qui est la cause de la souffrance. Lorsque l’esprit n’est pas maître de lui-même, il perçoit ces sensations, consciemment ou inconsciemment, et il y réagit mentalement de manière automatique, par le désir et l’aversion. Si les sensations sont agréables, il s’y attache (désir) et si elles sont désagréables, il les rejette (aversion).

Si le désir et l’aversion en réaction aux sensations agréables et désagréables sont la cause de la souffrance, c’est donc par la perception équanime des sensations que l’esprit devient paisible et accède au bonheur. Voilà résumé, en quelques mots, le cœur de l’enseignement du Bouddha.

Conformément à cet enseignement, il est donc important de comprendre que la réaction de l’esprit ne vient pas du phénomène perçu, mais bien de la sensation que celui-ci provoque dans le corps.

Imaginons que nous soyons successivement exposés à un compliment et à une insulte. L’un et l’autre sont considérés comme des phénomènes transmis par nos portes sensorielles (l’ouïe en l’occurrence). En entrant en contact avec le mental, ils vont produire des sensations respectivement agréables et désagréables. Ce sont ces sensations qui vont nous faire réagir, et non les phénomènes en eux-mêmes.

Si l’on maintient l’attention focalisée sur la cause de notre réactivité, on occulte les sensations et l’esprit se déconnecte de la réalité, prise dans les mailles de l’identification aux réactions mentales conditionnées.

La seule manière de libérer l’esprit de cette tendance à reproduire les mêmes types de réactions conditionnées, est de recentrer l’attention sur ce qui se passe en soi-même. Il en va de même si le phénomène en question est une pensée. Lorsqu’elle entre en contact avec la conscience, cette pensée produit une sensation[22]. Si l’esprit parvient à se concentrer sur cette sensation sans y réagir, donc avec équanimité, il se libère du désir et de l’aversion, donc de la souffrance.

Ouverture à l’amour inconditionnel

Pour faire le lien avec l’enseignement de la monographie n°7, lorsque l’esprit est concentré sur les sensations, avec équanimité, la conscience devient perméable à la lumière spirituelle, qui peut ainsi librement pénétrer l’âme vivante jusque dans ses profondeurs afin d’y rétablir l’ordre, l’harmonie et l’équilibre.

En conséquence de cette opération alchimique progressive, la lumière spirituelle dispose d’un véhicule toujours plus « fonctionnel » pour transmettre ici-bas ses merveilleux fruits, pour le Bien de tous (souvenez-vous de la métaphore du prisme transparent, rayonnant la lumière blanche en autant de couleurs pures et éclatantes…).

La lumière spirituelle est amour inconditionnel. C’est l’essence que nous sommes, notre véritable nature, au-delà de tous les voiles d’illusions que nous créons en nous identifiant aux différentes enveloppes constitutives de notre personnalité. Cette lumière spirituelle est à l’image du rayon solaire qui se projette tant sur un criminel que sur un saint, sans aucun jugement. Ce rayon offre sa lumière, sa chaleur, à ces deux individus, sans égard à leur histoire.

Lorsque nous sommes alignés sur cette pure essence, nous ressentons les sensations qui apparaissent et disparaissent à l’intérieur des limites du corps, telles qu’elles sont, et non pas telles que nous voudrions qu’elles soient.

Par ignorance, l’esprit peut s’identifier à des formes-pensées et créer un filtre, un voile, qui empêche la lumière spirituelle de passer. C’est ce qui se passe systématiquement lorsque la réalité est perçue au travers de la structure mentale.

Par nature, le mental fonctionne en mode binaire ; il sépare, segmente, analyse, compare, juge. De son point de vue, il y a le bien et le mal, les bons et les méchants, le vrai et le faux, l’agréable et le désagréable.

Le mental est un bon serviteur mais un très mauvais maître. Or, chez la très grande majorité des individus, il est le maître à bord. Dans ces conditions, la réalité est perçue uniquement à partir du kaléidoscope mental et la lumière spirituelle est teintée, filtrée par lui. Il est donc normal qu’à partir de cet état de conscience, l’être soit dominé par le désir et l’aversion et qu’il soit en quelque sorte esclave de ses pulsions.

Dès qu’une sensation apparaît dans le corps, l’esprit conditionné est incité à y réagir par le désir ou l’aversion, le plus souvent dans l’inconscience la plus totale car la plupart des sensations qui apparaissent et disparaissent l’influencent au niveau subconscient. C’est en tous cas le constat fait par la psychologie moderne, qui soutient que 95% de nos pensées et de nos actes prennent racine au niveau de notre subconscient.

Le Bouddha avait parfaitement connaissance de cela il y a plus de deux millénaires déjà. Il savait que, pour que l’être soit heureux et libre (intérieurement), il doit absolument se libérer de sa tendance compulsive à réagir sur la base de ses conditionnements réflexes, en purifiant son subconscient de toutes les programmations qui s’y trouvent « enracinées ».

Tant que l’être réagit à partir des impulsions mentales (désir et aversion), il s’enchaîne toujours davantage à sa nature inférieure, et ne peut réaliser son plein potentiel d’amour, de santé, de créativité et de sagesse.

Il doit donc réapprendre à percevoir les sensations sans l’interférence du mental, donc sans le mode conditionnel et binaire qui détermine le désir et l’aversion, le « j’aime » et le « je n’aime pas ». Il doit passer de l’amour conditionnel à l’amour inconditionnel. Il doit renaître et redevenir comme un petit enfant, simple en esprit, pur et innocent par sa capacité à ressentir les sensations telles qu’elles sont vraiment.

Dans un dialogue avec l’un de ses disciples, Swâmi Prajnânpad a très bien expliqué en quoi cette dualité inhérente à l’expérience de la réalité à partir du mental est la cause de la souffrance. En voici un passage particulièrement éloquent :

Sumangal Prakash : « Il me semble que toute souffrance est simplement une création mentale, bien que cela paraisse tout à fait incroyable. »

Swâmi : « Vous y êtes… C’est tout à fait cela… Le plan physique est seulement physique. Sur le plan physique, il n’y a pas de douleur, il y a simplement une sensation. La douleur est mentale. Sur le plan physique, on n’éprouve aucune douleur, on éprouve une sensation. C’est seulement le mental qui la convertit en douleur… La douleur et le plaisir sont deux créations mentales. La sensation physique reste physique tant que le mental n’intervient pas. Un fait est juste un fait. Rien d’autre… Tout le reste est créé par le mental… Pareillement, dans le cas de votre accident[23], il y avait simplement une sensation physique, mais là aussi la douleur est apparue, due au mental. Pourquoi ?… Parce que c’était désagréable. »

Sumangal : « Quand l’enfant se blesse, est-ce que ce ne sont pas les parents qui lui inculquent l’idée que c’est désagréable ? »

Swâmi : « C’est vrai… Ils lui mettent dans l’idée que cela ne devrait pas être ainsi. C’est ainsi que fonctionne le mental… Quand l’enfant fait quelque chose qui n’est pas apprécié, on lui applique un jugement de valeur… Ce qui induit la comparaison… Ainsi l’idée de quelque chose de différent, qui se sépare de la vérité, est mise dans son esprit… Quand l’enfant tombe et commence à crier, il y a un cri, un gémissement : “Oh ! Oh ! Tu n’aurais pas dû tomber ! Non ! Non !” La manière juste eut été de dire à l’enfant : “Très bien… Maintenant relève-toi… C’est fini maintenant…” Il est certain que l’on crée autour de l’enfant une ambiance qui lui est étrangère et qui le conduit à adopter les mêmes structures mentales que celles des parents. »[24]

Tensions et mécanismes d’évitement

Il ressort des propos de Swâmi Prajnânpad que c’est la réactivité du mental qui est à l’origine du plaisir et du déplaisir, et non les sensations en tant que telles. Comme nous l’avons vu plus haut, c’est aussi ce dont a témoigné le Bouddha.

Cela nous amène à considérer l’un des principaux obstacles que vous pouvez rencontrer dans la pratique de la méditation, à savoir les tensions et les douleurs, qui concernent en particulier la posture statique, assise ou debout.

Même lorsque la posture est respectée à la lettre sur la base des recommandations en lien avec la pratique concernée, des sensations désagréables peuvent apparaître et provoquer une agitation mentale source de dispersion, donc de déséquilibre. Cela n’est toutefois pas un problème puisque, comme vous le savez désormais, la perfection ne se situe pas dans le résultat, mais dans la dynamique. Il vous suffit par conséquent de faire l’effort de convertir votre l’attention pour retrouver instantanément l’équilibre à chaque fois que vous l’avez perdu. Loin d’être un échec, votre perte d’équilibre aura ainsi été une opportunité de renforcer votre concentration et de gagner en maîtrise de vous-même, ainsi qu’en liberté (intérieure).

Ceci étant dit, si des tensions ou des douleurs sont causées par une mauvaise posture, il est important tout de même que vous la corrigiez. Cela vous évitera de souffrir inutilement et de mettre à mal l’intégrité de votre corps. En revanche, si votre posture est bonne, il est fort probable que ces sensations soient des manifestations symptomatiques de la réactivité du mental face à la pratique. Le cas échéant, ne vous laissez pas influencer, au risque de renforcer en vous-même ce dont la pratique de la méditation a ultimement pour fonction de vous libérer.

Il faut savoir que votre nature inférieure s’oppose à la recherche de l’équanimité, car cette dynamique signifie pour elle la perte de son emprise sur vous et, d’une certaine manière, la fin de son existence. Sa nature et son fonctionnement étant exclusivement déterminés par l’instinct de survie, soit les impulsions de désir et d’aversion, elle va forcément tenter de vous empêcher d’atteindre l’équanimité, d’une manière ou d’une autre.

De ce point de vue, la méditation, lorsqu’elle est utilisée à cette fin, devient le théâtre d’un combat entre la nature inférieure et l’être que vous êtes, combat[25] duquel vous ne pouvez sortir vainqueur qu’en renonçant à réagir à ses tentatives de déstabilisation. Considérez qu’elle ne veut pas mourir et que sa survie dépend de votre identification à la réactivité du mental, qu’il s’agisse du rejet de ce qui est désagréable ou de l’attachement à ce qui est agréable. Les impulsions de désir et d’aversion sont donc ses armes privilégiées pour vous « divertir », c’est-à-dire pour détourner votre attention en la déviant hors du juste milieu (l’équanimité).

Ainsi, concrètement, lorsque des tensions ou des douleurs se manifestent et qu’elles ne sont pas la conséquence d’une mauvaise posture, prenez simplement conscience de leur présence tout en observant attentivement la réactivité que le mental produit en parallèle, dans votre propre conscience. Ne cherchez même pas à relâcher les tensions, observez simplement la réalité telle qu’elle est. Dans un premier temps, la nature inférieure ne s’avouera pas vaincue et il est même possible qu’elle amplifie les sensations ou qu’elle tente une autre stratégie pour vous faire perdre à nouveau l’équilibre. Mais si vous persévérez dans la recherche du juste positionnement, vous constaterez que le calme revient, autant dans le corps que dans le mental.

En faisant ainsi l’effort de maintenir votre conscience équanime, vous aurez réussi à purifier votre psyché d’une partie de ses réactions conditionnées, les fameux samskâra et vâsanâ. Mais ne criez toutefois pas victoire trop vite, car si vous avez gagné une bataille, vous n’avez pas gagné la guerre pour autant. À l’instar des couches d’un oignon, la libération des couches superficielles en révélera d’autres, sous la forme d’autres sensations et d’autres formes de réactivité mentale. Le travail de purification du subconscient devra donc se poursuivre, avec patience, vigilance et persévérance.

Exercice : balayage corporel

Dans une démarche spirituelle authentique qui vise la purification du subconscient autant que la maîtrise et la connaissance de soi, il est indispensable de vous entraîner à percevoir les sensations et à reconnaître leur impermanence à partir de la « vision pénétrante », autrement dit à partir du juste positionnement intérieur, celui de l’attention pure, équanime.

Il s’agit là de l’essence même de la spiritualité puisque, étymologiquement, la spiritualité est ce qui relève du domaine de l’esprit, et plus précisément de l’esprit en tant lumière éternelle, inaltérable, insaisissable, impénétrable, dont la vocation est de se projeter, se rayonner, se communiquer, en tant que cette attention pure, inconditionnellement aimante.

À cette fin, je vous propose un nouvel exercice de conscience des sensations, qui s’inspire directement de la méditation Vipassanâ transmise par S.N. Goenka, sans toutefois avoir valeur d’initiation à cette technique.

Dans un premier temps, vous serez invité-e à concentrer votre attention sur le sillon naso-labial, soit la zone située entre les lèvres supérieures et l’entrée des narines, pour « affûter » la conscience et, par là même, votre capacité à percevoir les sensations qui s’y trouvent. À la suite de quoi vous serez guidé-e dans un balayage du corps, du sommet de la tête jusqu’aux bouts des pieds, pour effectuer ensuite le même chemin en sens inverse. Le long de ce trajet, vous constaterez que les sensations ne sont pas égales sur toutes les parties du corps. À certains endroits, les sensations vous apparaîtront très fortes, désagréables, et à d’autres, au contraire, elles vous sembleront très subtiles et agréables. Aussi, certaines zones vous paraîtront dépourvues de sensations (en apparence seulement, car il y a des sensations partout dans le corps, sans exception). Lorsque ce sera le cas, maintenez-y votre attention concentrée jusqu’à ce que des sensations deviennent perceptibles. Si vous pratiquez l’exercice avec la guidance audio, mettez l’enregistrement sur pause au besoin pour disposer de tout le temps nécessaire à cet effet.

Soyez particulièrement attentif-ive à la réactivité du mental lorsque vous passerez sur certaines zones, en fonction de la nature des sensations qui s’y trouvent. En réaction à ces sensations, il est possible que vous éprouviez de la colère, de l’impatience, de la tristesse, un sentiment d’impuissance, etc., et que, en conséquence, ces états d’âme génèrent d’autres sensations dans le corps, concentrées et denses, ou au contraire diffuses et très subtiles, que vous pourrez alors également vous entraîner à ressentir avec équanimité.

Aussi, sachez que chez certaines personnes qui auraient placé un « verrou » sur leur corps en s’interdisant de le ressentir par interdit moral, un tel exercice de « plongée » dans le corps peut faire sauter ce verrou et faire remonter de la tristesse voire occasionner des pleurs.

Bien que cela puisse surprendre et effrayer puisque de telles émotions semblent surgir de nulle part, il n’y a toutefois aucun danger. Si cela vous arrive, vous pouvez là aussi accueillir ces émotions en les ressentant attentivement avec équanimité ; elles se transmuteront ainsi rapidement en paix et en bien-être.

Beaucoup plus fréquemment, en revanche, des pensées surgissant inopinément de votre subconscient dévieront votre attention hors de l’exercice ; c’est tout naturel et il n’y a donc pas lieu de vous juger ou de vous énerver. Si cela vous arrive cependant, prenez alors simplement conscience des sensations induites par cette réaction mentale, et reprenez le balayage corporel là où vous l’aviez laissé.

Souvenez-vous toujours bien que vous êtes l’esprit et non les réflexes conditionnés du mental qui surviennent en réaction aux sensations, ce qui signifie que vous pouvez toujours prendre appui sur ces sensations et sur la réactivité du mental pour vous replacer dans l’équanimité. Ainsi, dès que vous constatez une forme ou une autre de mouvement dans le mental, replacez-vous dans l’observation détachée et reprenez le balayage corporel.

Si cela peut vous aider, vous pouvez ressentir les sensations tout en accompagnant ce ressenti de pensées symbolisant la bienveillante neutralité de la conscience, comme par exemple : « je t’aime », « sois libre d’être tel que tu es », « il fait bon être avec toi », etc. Utilisé ainsi, le mental est au service de l’esprit ; il est aligné, maîtrisé.

En procédant ainsi, dans la vigilance et l’amour, vous réaliserez une puissante purification de votre subconscient, en conséquence de quoi vous sentirez un allègement ainsi qu’une plus grande force en vous, avec un sentiment de paix et de maîtrise accrue.

REMARQUE : la guidance audio est utile pour vous familiariser avec le balayage corporel, mais étant donné que le rythme vous y est imposé, ce n’est pas forcément très confortable et agréable à suivre. C’est pourquoi je vous recommande de pratiquer cet exercice sans la guidance audio dès que vous l’aurez suffisamment bien compris et intégré. Vous pourrez ainsi gérer vous-même le temps passé sur chaque partie du corps. Notez également que ce sont les sensations les plus périphériques du corps que vous devez ressentir, celles qui apparaissent au niveau de la peau et légèrement en deçà. Lors du balayage corporel, je vous conseille de ressentir la surface du corps par parties de 5 à 10 centimètres carrés. En somme, c’est comme si vous effectuiez un scanner de la périphérie du corps, avec votre attention lumineuse, équanime…

Exercice audio

Arch

Durée : 45’05 / Taille du fichier : 42.2 Mo

[1] Adaptation libre de la Bhagavad-Gîtâ tirée du livre Paroles de Sagesse, Éditions Fédération Francophone de Yoga.

[2] Le terme sankhara regroupe l’ensemble des réflexes conditionnés de l’esprit identifié à des schémas mentaux qui ne participent pas à l’harmonie et à l’éveil de l’âme. Ce terme est l’exact équivalent du mot sanskrit samskâra.

[3] « Vision pénétrante » est la traduction du terme pâli « vipassanâ ». C’est l’attention pure, équanime, au travers de laquelle l’esprit perçoit n’importe quel objet de perception à partir d’un état de conscience parfaitement calme.

[4] Cf. Luc 18:17.

[5] En anglais, Mindfulness Based Stress Reduction (MBSR).

[6] Voir monographie n°26.

[7] C’est le cas lorsque l’esprit s’efforce d’être conscient du reflet qu’il produit en l’âme vivante, sous la forme de la conscience d’être « je suis ». Ce fut la pratique préconisée par le grand sage Râmana Maharshi, qui invitait ses auditeurs à se poser la question « qui suis-je ? » et à retourner aussitôt l’attention sur eux-mêmes pour observer attentivement la « pensée-je » (l’ego). Je parle de cette technique d’auto-observation appelée vichâra dans la monographie n°41, consacrée en partie à l’enseignement de ce Maître spirituel indien.

[8] Cf. note de bas de page précédente.

[9] C’est la raison pour laquelle, dans certaines ascèses particulièrement radicales, le méditant doit être alimenté, lavé et soigné par des personnes bienveillantes qui se mettent à son service. Cela lui permet de se consacrer à son ascèse méditative sans avoir à se soucier de la satisfaction des besoins du corps et de l’âme.

[10] Lettres à ses disciples, Tome 2 : Les yeux ouverts, Éditions Accarias-L’Originel, 2014, p.43.

[11] Les Yogas pratiques, Première partie : Karma-Yoga, Éditions Albin Michel, 1988, p.97.

[12] C’est pourquoi l’Éveil spirituel est aussi appelé Libération spirituelle.

[13] La Mémoire des vies antérieures, Éditions de la Table Ronde, 1980, p.45.

[14] L’art de vivre, Éditions du Seuil, 1997, p.153.

[15] En plus des cinq portes sensorielles physiques (vue, toucher, odorat, goût, ouïe), le Bouddha identifia une porte sensorielle intérieure, l’esprit lui-même, grâce auquel les pensées et les émotions sont perçues.

[16] Dharma est un mot sanskrit qui peut revêtir plusieurs sens. Le plus souvent, il évoque l’Ordre naturel des choses, les Lois cosmiques universelles ou simplement les enseignements qui en parlent et qui nous apprennent à vivre en phase avec elles.

[17] Cette expression fait allusion au cycle des renaissances indéfinies, appelé samsâra dans le bouddhisme et l’hindouisme (Voir à ce sujet les monographies n°23, 39 et 40).

[18] Samyutta Nikāya, Sutta Pitaka.

[19] L’avidité fait ici référence à l’une des deux grandes catégories d’impulsions contraires, celle du désir. Ces impulsions contraires, celles du désir et de l’aversion, étaient considérées par le Bouddha comme la « soif », à l’origine de toute souffrance, comme nous le verrons plus loin.

[20] Trois enseignements sur la méditation Vipassanâ, Éditions Points, 2009, pp.70-74.
En complément à cette explication, je vous recommande la lecture du discours qu’a donné S.N. Goenka sur la méditation Vipassanâ, en 1980 à Berne, en Suisse. À découvrir dans cette annexe.

[21] Cette « division de l’attention », dirigée sur les phénomènes sans perdre de vue l’activité du mentale, est le propre de la Méditation Primordiale, telle que vous pouvez en faire l’expérience dans l’exercice de la monographie n°49.

[22] La sensation produite par une pensée s’appelle une émotion. Chaque pensée, sans exception, produit une émotion dans le corps, même si la partie consciente de l’esprit, insuffisamment sensible, ne la perçoit pas.

[23] En montant dans un autobus, Sumangal chuta et se fit très mal.

[24] L’expérience de l’unité, Sumangal Prakash, Éditions l’Originel, 1986, p.171.

[25] Cf. chapitre Le combat entre Thésée et le Minotaure de la monographie n°3.

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Dernière mise à jour : 22.02.2024