Le Cours du Vivant

Cours n°6 - L’allégorie de la caverne de Platon

L’allégorie de la caverne de Platon

Théorie

Dans le précédent cours, nous avons vu que l’être que nous sommes peut faire l’expérience de la réalité à partir de différents états de conscience, qui dépendent du degré de purification de la conscience individuelle sur la voie de l’Éveil spirituel. 

Dans l’absolu, il n’y a pas de réalités relatives, pas plus qu’il y aurait autant de réalités que de consciences pour les percevoir. En revanche, la réalité peut être perçue de manière radicalement différente en fonction de l’état de conscience de l’être qui y est exposé. Sa structure mentale peut agir comme un filtre déformant qui le sera d’autant plus qu’il est fortement encombré de croyances et de conditionnements mentaux.

Ainsi, soit on fait l’expérience directe de la réalité, une sans second, soit on fait l’expérience de l’illusion à différents degrés en fonction de la nature de l’identification aux formes qu’est susceptible de produire le mental.

Pour rappel, revoyons quels sont les trois états de conscience principaux à partir desquels il est possible de faire l’expérience de la réalité, sans perdre de vue que chacun d’eux comporte bien entendu un nombre indéfini de degrés :

L’état de conscience supérieur est celui au travers duquel la réalité du monde sensible est perçue telle qu’elle est vraiment, non seulement au niveau des aspects les plus superficiels des phénomènes qui s’y manifestent, mais aussi au niveau de l’énergie pure qui en constitue la trame et qui en sous-tend l’existence.

Cet état de conscience, qui s’accompagne d’un sentiment de félicité et d’unité, est celui de l’être qui est spirituellement éveillé, libéré de l’illusion de l’ego qui lui donnait faussement l’impression d’exister séparément de la réalité, avec laquelle il sait désormais qu’il ne fait qu’un.

L’état de conscience intermédiaire, c’est celui de l’individu initié qui n’est certes pas encore libéré spirituellement et qui par conséquent ne fait pas encore l’expérience constante de l’unité et de la béatitude, mais qui parvient cependant sur commande à positionner sa conscience dans ce positionnement intérieur bien particulier qu’est la bienveillante neutralité, par un simple effort d’attention.

Engagé avec détermination sur la voie de la maîtrise et de la connaissance intégrale de lui-même, cet individu parvient à percevoir les choses en pleine conscience, tant à l’intérieur de lui-même qu’à l’extérieur. Certes, par moment il s’identifie encore à des conditionnements mentaux qui le font entrer en réaction face à la réalité, mais son identification à de tels états d’âme ne dure jamais très longtemps. Grâce à son discernement spirituel, il sait de plus en plus rapidement faire la différence entre la justesse inhérente à l’alignement de sa conscience sur la lumière spirituelle, et son identification à des réactions mentales qui le font basculer dans l’inconscience et qui, par conséquent, lui font « manquer la cible ». Par cet effort de conversion de l’attention qu’il reproduit à chaque fois qu’il a conscience d’avoir « chuté », il sait qu’il peut retrouver rapidement le calme en lui-même et poursuivre ainsi l’œuvre de purification de sa psyché, graduellement.

L’état de conscience inférieur est celui de l’individu profane qui ne fait l’expérience de la réalité qu’au travers du filtre de sa structure mentale. Aucunement conscient qu’il peut maîtriser sa propre conscience en cessant de subir le phénomène inconscient de l’identification, ce dernier l’influence la plupart du temps dans un sens qui ne participe pas à son éveil, mais qui à l’inverse contribue à renforcer l’emprise de sa nature inférieure sur lui-même, approfondissant de ce fait sa souffrance autant que son ignorance.

Passer de la dualité la plus marquée qui est celle d’un état de conscience rivé à l’illusion de l’ego, à l’unité la plus subtile qui est celle de la conscience affranchie de la structure mentale, c’est là tout l’enjeu de la quête spirituelle.

Cette quête, qui nous fait passer progressivement des illusions les plus superficielles et grossières au sujet de la réalité à son essence primordiale, est également le fondement même de toute pratique spirituelle. Les écoles de spiritualité et de mystères, les courants ésotériques et mystiques, les organisations initiatiques, de même que les enseignements des philosophes et des maîtres de sagesse, ont tous pour vocation de conduire l’individu à sa libération et à la connaissance de la réalité telle qu’elle est, au-delà des apparences trompeuses du monde sensible. C’est également le but poursuivi par l’ensemble des yogas, l’alchimie, la méditation, les arts martiaux internes, etc.

Ce périple initiatique a été largement décrit dans les différentes traditions, le plus souvent sous forme de paraboles, de symboles, de mythes, de langages codés et hermétiques, d’allégories ou de métaphores. L’une des références les plus connues à cette quête est l’Allégorie de la caverne, de Platon. Issu du Livre VII de La République, ce texte d’une grande profondeur décrit les différentes étapes qui mènent à la connaissance ultime et absolue de la réalité, ainsi que les difficultés auxquelles s’expose l’être qui a accédé aux plus hauts états de conscience et qui doit composer avec l’ignorance de ses congénères, encore prisonniers de leurs illusions et bien déterminés à les défendre bec et ongles.

Voici le texte de cette allégorie, tel qu’il a été écrit par Platon il y a plus de deux mille quatre cents ans.

L’Allégorie de la caverne

Socrate : Représente-toi donc des hommes qui vivent dans une sorte de demeure souterraine en forme de caverne, possédant, tout le long de la caverne, une entrée qui s’ouvre largement du côté du jour ; à l’intérieur de cette demeure ils sont, depuis leur enfance, enchaînés par les jambes et par le cou, en sorte qu’ils restent à la même place, ne voient que ce qui est en avant d’eux, incapables d’autre part, en raison de la chaîne qui tient leur tête, de tourner celle-ci circulairement. Quant à la lumière, elle leur vient d’un feu qui brûle en arrière d’eux, vers le haut et loin. Or, entre ce feu et les prisonniers, imagine la montée d’une route, en travers de laquelle il faut te représenter qu’on a élevé un petit mur qui la barre, pareil à la cloison que les montreurs de marionnettes placent devant les hommes qui manœuvrent celles-ci et au-dessus de laquelle ils présentent ces marionnettes aux regards du public.

Glaucon : Je vois !

Socrate : Alors, le long de ce petit mur, vois des hommes qui portent, dépassant le mur, toutes sortes d’objets fabriqués, des statues, ou encore des animaux en pierre, en bois, façonnés en toute sorte de matière ; de ceux qui le longent en les portant, il y en a, vraisemblablement, qui parlent, il y en a qui se taisent.

Glaucon : Tu fais là une étrange description et tes prisonniers sont étranges !

Socrate : C’est à nous qu’ils sont pareils ! Peux-tu croire en effet que des hommes dans leur situation, d’abord, aient eu d’eux-mêmes et les uns des autres aucune vision, hormis celle des ombres que le feu fait se projeter sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

Glaucon : Comment en effet l’auraient-ils eue, si du moins ils ont été condamnés pour la vie à avoir la tête immobile ?

Socrate : Et, à l’égard des objets portés le long du mur, leur cas n’est-il pas identique ?

Glaucon : Évidemment !

Socrate : Et maintenant, s’ils étaient à même de converser entre eux, ne croiras-tu pas qu’en nommant ce qu’ils voient ils penseraient nommer les réalités mêmes ?

Glaucon : Forcément.

Socrate : Et si, en outre, il y avait dans la prison un écho provenant de la paroi qui leur fait face ? Quand parlera un de ceux qui passent le long du petit mur, croiras-tu que ces paroles, ils pourront les juger émanant d’ailleurs que de l’ombre qui passe le long de la paroi ?

Glaucon : Par Zeus ! ce n’est pas moi qui le croirai !

Socrate : Dès lors, les hommes dont telle est la condition ne tiendraient, pour être le vrai, absolument rien d’autre que les ombres projetées par les objets fabriqués.

Glaucon : C’est tout à fait forcé !

Socrate : Envisage donc ce que serait le fait, pour eux, d’être délivrés de leurs chaînes, d’être guéris de leur déraison, au cas où en vertu de leur nature ces choses leur arriveraient de la façon que voici. Quand l’un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever, à tourner le cou, à marcher, à regarder du côté de la lumière ; quand, en faisant tout cela, il souffrira ; quand, en raison de ses éblouissements, il sera impuissant à regarder lesdits objets, dont autrefois il voyait les ombres, quel serait, selon toi, son langage si on lui disait que, tandis qu’autrefois c’étaient des billevesées qu’il voyait, c’est maintenant, dans une bien plus grande proximité du réel et tourné vers de plus réelles réalités, qu’il aura dans le regard une plus grande rectitude ? Et, non moins naturellement, si, en lui désignant chacun des objets qui passent le long de la crête du mur, on le forçait de répondre aux questions qu’on lui poserait sur ce qu’est chacun d’eux ? Ne penses-tu pas qu’il serait embarrassé ? Qu’il estimerait les choses qu’il voyait autrefois plus vraies que celles qu’on lui désigne maintenant ?

Glaucon : Eh oui ! beaucoup plus vraies !

Socrate : Mais, dis-moi, si on le forçait en outre à porter ses regards du côté de la lumière elle-même, ne penses-tu pas qu’il souffrirait des yeux, que, tournant le dos, il fuirait vers ces autres choses qu’il est capable de regarder ? Qu’il leur attribuerait une réalité plus certaine qu’à celles qu’on lui désigne ?

Glaucon : Exact !

Socrate : Or, suppose qu’on le tire par force de là où il est, tout au long de la rocailleuse montée, de son escarpement, et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir tiré dehors, à la lumière du soleil, est-ce qu’à ton avis il ne s’affligerait pas, est-ce qu’il ne s’irriterait pas d’être tiré de la sorte ? Et est-ce que, une fois venu au jour, les yeux tout remplis de son éclat, il ne serait pas incapable de voir même un seul de ces objets qu’à présent nous disons véritables ?

Glaucon : Il en serait, incapable, au moins sur-le-champ !

Socrate : Il aurait donc, je crois, besoin d’accoutumance pour arriver à voir les choses d’en haut. Ce sont leurs ombres que d’abord il regarderait le plus aisément, et, après, sur la surface des eaux le simulacre des hommes aussi bien que des autres êtres ; plus tard, ce serait ces êtres eux-mêmes. À partir de ces expériences, il pourrait, pendant la nuit, contempler les corps célestes et le ciel lui-même, fixer du regard la lumière des astres, celle de la lune, plus aisément qu’il ne le ferait, de jour, pour le soleil comme pour la lumière de celui-ci.

Glaucon : Comment n’en serait-il pas ainsi ?

Socrate : Finalement, ce serait, je pense, le soleil qu’il serait capable dès lors de regarder, non pas réfléchi sur la surface de l’eau, pas davantage l’apparence du soleil en une place où il n’est pas, mais le soleil lui-même dans le lieu qui est le sien ; bref, de le contempler tel qu’il est.

Glaucon : Nécessairement !

Socrate : Après quoi, il ferait désormais à son sujet ce raisonnement que, lui qui produit les saisons et les années, lui qui a le gouvernement de toutes les choses qui existent dans le lieu visible, il est aussi la cause, en quelque manière, de tout ce que, eux, ils voyaient là-bas.

Glaucon : Manifestement, c’est là qu’après cela il en viendrait.

Socrate : Mais quoi ! Ne penses-tu pas que, au souvenir du lieu qu’il habitait d’abord, au souvenir de la sagesse de là-bas et de ses anciens compagnons de prison, il se louerait lui-même du bonheur de ce changement et qu’il aurait pitié d’eux ?

Glaucon : Ah ! je crois bien !

Socrate : Pour ce qui est des honneurs et des éloges que, je suppose, ils échangeaient jadis, de l’octroi de prérogatives à qui aurait la vue la plus fine pour saisir le passage des ombres contre la paroi, la meilleure mémoire de tout ce qui est habituel là-dedans quant aux antécédents, aux conséquents et aux concomitants, le plus de capacité pour tirer de ces observations des conjectures sur ce qui doit arriver, es-tu d’avis que cela ferait envie à cet homme, et qu’il serait jaloux de quiconque aura là-bas conquis honneurs et crédits auprès de ses compagnons ? Ou bien, qu’il éprouverait ce que dit Homère et préférerait très fort « vivre, valet de bœufs, en service chez un pauvre fermier » ; qu’il accepterait n’importe quelle épreuve plutôt que de juger comme on juge là-bas, plutôt que de vivre comme on vit là-bas ?

Glaucon : Comme toi, j’en suis bien persuadé : toute épreuve serait acceptée de lui plutôt que de vivre à la façon de là-bas !

Socrate : Voici maintenant quelque chose encore à quoi il te faut réfléchir : suppose un pareil homme redescendu dans la caverne, venant se rasseoir à son même siège, ne serait-ce pas d’obscurité qu’il aurait les yeux tout pleins, lui qui, sur-le-champ, arrive de la lumière ?

Glaucon : Eh oui ! ma foi, je crois bien !

Socrate : Quant à ces ombres de là-bas, s’il lui fallait recommencer à en connaître et à entrer, à leur sujet, en contestation avec les gens qui là-bas n’ont pas cessé d’être enchaînés, cela pendant que son regard est trouble et avant que sa vue y soit faite, si d’autre part on ne lui laissait, pour s’y accoutumer, qu’un temps tout à fait court, est-ce qu’il ne prêterait pas à rire ? Est-ce qu’on ne dirait pas de lui que, de son ascension vers les hauteurs, il arrive la vue ruinée, et que cela ne vaut pas la peine, de seulement tenter d’aller vers les hauteurs ? Et celui qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente, ne crois-tu pas que, s’ils pouvaient de quelque manière le tenir en leurs mains et le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet ?

Glaucon : C’est tout à fait incontestable !

En vertu de l’analogie qui existe entre l’âme de l’être humain et l’âme du monde, respectivement le microcosme et le macrocosme, l’Allégorie de la caverne, avec toute la richesse de son symbolisme, peut être interprétée tant du point de vue de l’individualité que de celui du collectif.

Crédit : inconnu

La caverne comme image de l’individualité

D’un point de vue microcosmique, la caverne représente la personnalité, avec toute l’ignorance et les illusions qui sont susceptibles d’apparaître tant et aussi longtemps que l’être qui l’incarne ne s’est pas éveillé à sa véritable nature, celle qui est symbolisée par l’aspect lumineux du monde extérieur à la caverne, qui représente la réalité vécue dans toute sa splendeur, avec l’émerveillement qui accompagne inévitablement cette expérience directe de la réalité. 

Les ombres projetées sur le fond de la caverne sont confondues avec la réalité. Les prisonniers croient qu’il s’agit de la seule et unique réalité, alors que ces ombres sont simplement des projections des formes brandies par d’obscurs personnages qui se tiennent debout devant un mur qui les sépare des prisonniers.

À l’instar du soleil qui brille de mille feux au-dehors de la caverne, le feu qui éclaire la caverne de l’intérieur symbolise également la lumière spirituelle, mais plus précisément sa réflexion sur le mental de l’âme, sous la forme de la conscience individuelle ; une lumière qui est donc tout de même présente au sein de la caverne, c’est-à-dire, symboliquement, dans l’individualité humaine. Sans la lumière spirituelle, le fait même d’être conscient serait impossible. Ce serait le néant ! Autrement dit, sans la lumière spirituelle, la conscience n’existerait tout simplement pas. Qui dit conscience dit nécessairement esprit !

Les ombres projetées sur le mur de la caverne représentent notre perception erronée et illusoire de la réalité, qu’il s’agisse de la réalité extérieure comme de la réalité intérieure, autrement dit « soi-même » en tant qu’individu. Les prisonniers confondent donc la réalité avec ces ombres sans se rendre compte qu’elles sont créées de toutes pièces par les formes projetées par les marionnettistes situés derrière eux et dont ils ignorent totalement l’existence. Ces marionnettistes, avec les formes qu’ils tiennent au sommet de leurs perches, symbolisent la structure mentale de l’être, soit l’ensemble des impulsions d’attraction et de répulsion qui prennent la forme de désirs et de peurs, mais aussi de croyances, d’idées, de schémas de pensée, comme autant d’impressions mentales et de réactions émotionnelles qui teintent l’expérience de la réalité et la rendent subjective.

 Avant de nous engager sur la voie de l’Éveil spirituel, nous sommes comme ces prisonniers. Nous croyons que la réalité est ce que nous en percevons, sans nous rendre compte que la vision que nous en avons est créée de toutes pièces par notre propre structure mentale. Avant d’être pleinement éveillés, ce que nous croyons être « la réalité » n’est donc qu’une illusion, que nous prenons pour tout à fait réelle, à la manière d’un mirage à l’horizon.

Le responsable de cette illusion n’est pas l’ombre projetée vu qu’elle n’est qu’une conséquence, mais ce qui, dans notre psyché, produit cette illusion, à savoir notre structure mentale et toute la matière psychique qui la compose. Ces impressions mentales déterminées par le passé, symbolisées par les marionnettistes et les formes qu’ils portent, sont très bien décrites dans la tradition hindouiste, où elles portent le nom de samskāra et vāsanā. Ce sont elles qui nous empêchent de percevoir la réalité telle qu’elle est vraiment et de s’en émerveiller en l’instant présent dans la félicité et l’amour.

Voici un passage très parlant à ce sujet, écrit par Denise Desjardins : « Si on ne peut être dans le présent, un avec ce qui est là maintenant [c’est-à-dire un avec la réalité, N.d.A.], c’est que le passé nous envahit, interposant plus ou moins consciemment d’autres images, d’autres perceptions anciennes là où il n’y a qu’une perception unique, ramenant les émotions liées à ces perceptions, nous interdisant d’accueillir simplement l’événement dans sa pureté.

Émotion et passé, les entraves majeures. Pourquoi ? Pourquoi les émotions agissent-elles si fortement en nous, déformant à chaque moment notre communion avec les êtres et les choses ? Provenant le plus souvent d’impressions anciennes profondément gravées en nous, l’émotion actuelle n’est que l’irruption de la charge émotive périmée de cette impression passée. Psychanalyse, dira-t-on encore. Peut-être. Mais l’impression et la tendance latente qui lui est liée, toutes deux portent des noms sanskrits : samskāra et vāsanā, toutes deux sont connues des hindous depuis des millénaires [1]. »

Percevoir soudainement la réalité dans la simple et profonde conscience d’être en unité avec tout ce qui est, n’est pas une expérience dont les conséquences sont immédiatement et irréversiblement heureuses pour celui qui la vit, le plus souvent d’ailleurs sans l’avoir cherché.

Comme le laisse entendre Platon dans son Allégorie, celui ou celle qui a fait l’expérience de la réalité dans toute sa splendeur voit ses repères bouleversés et doit réapprendre à vivre en conséquence à partir d’un nouvel état de conscience. Le rapport à la réalité et donc aussi à soi-même et aux autres, en est forcément transformé, radicalement. C’est là très exactement cette œuvre au noir alchimique qui commence, au cours de laquelle les tentations sont nombreuses de repartir dans les anciens états de conscience qui, bien qu’étant désormais reconnus illusoires, restent néanmoins connus par rapport à l’expérience directe de la réalité.

En revanche, une fois cet état de conscience édénique, primordial, pleinement intégré, il devient alors impossible à l’être de replonger dans les états de conscience passés au travers desquels il faisait l’expérience des illusions propres au mode de perception et de réflexion inhérent à sa structure mentale. Celle-ci ayant été entièrement purifiée de sa substance, même s’il le voulait, il ne le pourrait plus. C’est la raison pour laquelle l’Éveil spirituel est aussi appelé « Libération », « Délivrance » ou encore Nirvāna, c’est-à-dire « Extinction ». Cette illumination, irréversible, est parfois métaphoriquement comparée au cours d’eau qui se jette dans l’océan et qui, une fois complètement dilué en lui, ne peut plus se reconstituer.

L’être éveillé ayant transcendé l’individualité, il ne peut plus être « prisonnier » du domaine des illusions qui lui est propre. Symboliquement, il est sorti de la caverne, il a « vaincu le monde », et vit désormais un bonheur ineffable en communion permanente avec le réel.

La caverne comme image du collectif

Du point de vue du macrocosme, la caverne symbolise le monde sensible. Les prisonniers qui sont maintenus captifs représentent la majorité des êtres humains en cette fin de cycle. Ils sont esclaves de leurs conditionnements mentaux, eux-mêmes créés et entretenus par le Système à l’intérieur duquel ils évoluent, par des élites (les marionnettistes) qui ont tout intérêt à les maintenir dans l’ignorance et l’illusion pour les asservir, les assujettir.

Ces individus manipulateurs, qui influencent le mental collectif aux moyens de leurs sophismes, sont autant de faux philosophes, de scientifiques intéressés, d’oligarques sans scrupule et de politiciens corrompus.

Aujourd’hui, ces « élites », au sens de ceux qui ont le « pouvoir de faire et de dire » pour reprendre la définition du sociologue Michel Maffesoli, nous en retrouvons la plus grande concentration au sein du monde politique et religieux, des médias, de la communauté scientifique et des grandes multinationales, en somme partout où il est possible d’exercer une forme ou une autre de pouvoir et de contrôle.

Ce sont des personnes qui, à quelques rares exceptions, partagent un profil psychologique commun dont les caractéristiques principales sont l’absence d’empathie et de remords, ainsi que l’égocentrisme poussé à son paroxysme. Leur quotient intellectuel, souvent largement supérieur à la moyenne, est mis au service de la défense de leurs intérêts et de ceux qui les aident à se maintenir au pouvoir. C’est une question de survie pour eux : ils ne peuvent exister qu’au moyen du mensonge, de la séduction et du contrôle d’autrui. Leur structure psychologique particulière, antisociale, les rend particulièrement efficaces dans l’art d’influencer les autres, utilisant pour cela des techniques de persuasion et de suggestion qui font d’eux d’excellents hypnotiseurs.

Sous influence, hypnotisée, la population croit penser par elle-même sans se rendre compte que son opinion et ses croyances sont « suggérées » par les formes-pensées véhiculées par les différents canaux de l’information utilisés par ces élites à la moralité et à l’éthique douteuses, qu’elle « capte » d’autant mieux que sa nature même la rend très réceptive à ce type d’influence.  Dans ces conditions, il est normal que la masse des individus ne perçoive pas la réalité telle qu’elle est vraiment, mais qu’elle l’appréhende exclusivement au travers du filtre déformant de sa structure mentale (collective) formatée.

Comme l’a dit Goethe : « Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être. » En Occident tout particulièrement, le système démocratique donne l’impression au peuple qu’il est libre de déterminer son avenir par l’entremise du suffrage universel, sans se rendre compte que sa vision du monde est conditionnée par ceux qui tirent les ficelles dans les coulisses du pouvoir comme sur le devant de la scène.

Le philosophe qui a perçu le simulacre dans lequel vivent ses congénères, est bien évidemment mû par l’irrésistible élan de les alerter sur leur condition d’esclaves et de leur expliquer le chemin à suivre pour se libérer de leurs chaînes. Mais il est bien connu que l’esclave s’est habitué à sa servitude et qu’il est d’autant plus hésitant à s’en affranchir qu’elle lui apporte des avantages, un certain confort et une certaine sécurité.

L’esclave a également tout intérêt à le rester dans la mesure où le fait d’être libre le rendrait entièrement responsable de ses pensées et de ses actes. Or, il est bien commode d’accuser les autres d’être les responsables de ses problèmes, puisque cela le décharge du fardeau de la culpabilité.

Parce que la liberté peut faire peur pour cette simple et bonne raison, le philosophe qui souhaite délivrer ses semblables va se heurter à de très fortes résistances. À moins que les prisonniers de la caverne ne soient prêts intérieurement à évoluer en conscience, ils refuseront son aide et s’en prendront même à lui, en lui prêtant des intentions qui ne sont évidemment pas les siennes.

En vérité, c’est tout le Système en place qui a développé des stratégies défensives pour se prémunir d’une émancipation du « cheptel » humain. Le Système a également tout intérêt à maintenir les gens dans l’ignorance, car si une majorité d’entre eux parvenaient à s’éveiller à la réalité, un inévitable changement de paradigme surviendrait et il ne pourrait continuer d’exister sous sa forme actuelle.

C’est ainsi que tout a été entrepris pour que le philosophe bienveillant et fondamentalement désintéressé soit perçu comme un dangereux personnage aux yeux de ceux qu’il vient pourtant libérer de leurs chaînes mentales. Ils verront en lui un individu sectaire, un complotiste, un fasciste, voire carrément un fou furieux, qu’il faut impérativement faire interner en hôpital psychiatrique.

Bien entendu, certains individus malhonnêtes usurpent le rôle du philosophe. Ceux-là représentent un vrai danger parce qu’ils resserrent encore plus les liens qui maintiennent les prisonniers captifs de la caverne tout en prétendant les en sortir en leur disant ce qu’ils ont envie d’entendre. Cela donne aux prisonniers l’illusion d’être libres sans qu’ils le soient réellement et donc sans qu’ils aient à assumer la responsabilité de leur émancipation, avec les conséquences souvent douloureuses qu’elle engendre généralement.

Ces faux philosophes font les affaires des sophistes qui peuvent ainsi, par amalgame, discréditer encore plus le vrai philosophe et rendre sa mission encore plus risquée et périlleuse qu’elle ne l’est déjà.

Ce que décrit Platon dans son Allégorie relativement à la mission du philosophe, nous en rencontrons de nombreux exemples à notre époque. Sans être réellement des philosophes au sens strict du terme, combien de scientifiques, de médecins, de journalistes et d’hommes politiques honnêtes et éclairés tentent d’alerter leurs semblables sur les manipulations dont ils font l’objet, et qui malheureusement sont victimes de censure, de diffamation et de lynchage médiatique ?

Inévitablement, c’est là un signe des temps. Nous sommes au terme de l’Âge sombre, celui de l’obscurantisme et de l’inversion des valeurs. Les conditions mentales sont telles que le Bien suprême, soit tout ce qui libère l’âme humaine, est considéré par la masse comme mauvais et dangereux, alors que tout ce qui l’enlise plus profondément encore dans les affres de l’illusion est perçu comme bon et sain.

Dans ces conditions, seuls les êtres qui sont intérieurement prêts à obtenir leur libération en accomplissant les efforts requis à cette fin peuvent avoir le discernement suffisant pour reconnaître le caractère salutaire du message du philosophe et suivre son enseignement comme son exemple pour sortir de la caverne des illusions. C’est sur ceux-là qu’il doit concentrer son attention, en restant malgré tout prudent, se souvenant à ce titre des sages paroles du Christ :

« Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc prudents comme des serpents, et simples comme des colombes. » Matthieu 10:16

Entre illusion et réalité

Les illusions relatives aux états de conscience de l’être identifié à la personnalité qu’il incarne, ne doivent pas être confondues avec ce que les religions de l’Inde appellent Māyā, la grande illusion cosmique.

En vérité, Māyā n’est nullement l’illusion en tant que telle. Elle est le pouvoir créateur divin qui génère la manifestation et c’est cette dernière, avec toutes les déclinaisons de formes qu’elle est susceptible de revêtir au regard de la conscience de l’âme qui les perçoit (à travers ses sens physiques et subtils), qui peut se superposer à la réalité et être prise pour elle, générant en conséquence l’illusion d’un monde exclusivement sensible, matériel.

Ne voir que les formes et perdre de vue la réalité sous-jacente qui constitue leur trame autant que leur véritable essence, immanente et éternelle, c’est cela l’illusion. Cette illusion est aussi la cause de la dualité telle qu’on la considère habituellement, soit la fausse impression, pour la conscience, de se sentir séparée de l’objet de sa contemplation.

S’il est dans l’Ordre naturel des choses que la conscience se considère distincte de ce qu’elle perçoit et qu’une dualité existe de ce fait entre un « intérieur » et un « extérieur » du point de vue de l’individualité, il n’y a donc pas de séparation effective entre cet « intérieur » et cet « extérieur ». C’est la raison pour laquelle on peut considérer qu’il n’y a, dans l’absolu, qu’une seule et unique réalité.

La dualité, en tant qu’impression de séparation entre le sujet et l’objet de sa contemplation, n’est donc exclusivement que la conséquence d’une illusion d’optique de la conscience de l’être qui s’identifie aux formes associées à la personnalité qu’il incarne. C’est ainsi qu’il perd de vue que l’essence même de sa conscience n’est pas séparée de la trame énergétique qui sous-tend l’existence des autres formes de vie, dont il est certes distinct, mais donc nullement dissocié ou séparé.

Ce qu’il faut comprendre de tout cela, c’est que la réalité est autant constituée par l’essence lumineuse de la conscience que par la trame énergétique portant l’ensemble des phénomènes que cette même conscience perçoit, des plus denses aux plus subtils. Les deux dimensions s’interpénètrent de façon parfaite, unies l’une à l’autre de sorte qu’il est impossible de les délimiter.

En cela, le Créateur n’est nullement séparé de Sa Création ; Brahma n’est pas séparé de Māyā ; Shiva danse avec sa Shakti dans un mouvement perpétuel, que représente à merveille le symbole dit du yin-yang.

Ainsi, dans l’absolu, il n’y a pas de dualité entre l’Esprit et la Matière, entre le Ciel et la Terre, entre le Masculin sacré et le Féminin sacré, entre la Lumière et les Ténèbres. Ce sont des pôles complémentaires, indissociables et dépendants l’un de l’autre, pour la simple et bonne raison que le fait d’être conscient dépend du fait qu’il y ait « quelque chose » dont on puisse être conscient, et que ce « quelque chose » est lui-même dépendant du fait qu’il y ait une lumière qui puisse en réaliser l’existence.

Sans conscience, pas d’existence. Sans existence, pas de conscience. L’existence est au cœur même de la conscience, qui est elle-même au cœur même de l’existence. Interpénétration et interdépendance totale et parfaite ! C’est cela, l’Ordre naturel des choses, le Grand Ordre cosmique, le Dharma ou le Tao. C’est cela, le Souverain Bien qui est Dieu, la Vie éternelle, une sans second, la seule et unique réalité qui soit, qui n’ait jamais été, et qui sera à tout jamais !

Quelques citations à méditer

« Ainsi va le monde : c’est l’avis des fous qui l’emporte sur celui des sages. » Pierre-Claude-Victor Boiste

« Si cent personnes considèrent un sage comme un fou, il continue à être un sage. » Proverbe albanais

« L’homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour les mensonges. » Jean de La Fontaine

« Si un fou a une bosse personne ne l’observe, mais si un sage a un furoncle, tout le monde en parle. » Proverbe russe

« Le vrai sage est fou selon le monde. » Auteur inconnu

« Personne ne vit dans le monde, chacun vit dans son monde. » Swāmi Prajnānpad

« Le problème n’est pas dans le monde, mais dans notre façon de regarder. » Jean Klein

« La vie que vous menez cache la lumière que vous êtes. » Srī Aurobindo

« La vie telle que chacun la voit est en grande partie le reflet de ce qu’il est lui-même. » Omraam Mikhaël Aïvanhov

Pratique

Comme l’a très justement exprimé le sage indien Prajnānpad : « personne ne vit dans le monde, chacun vit dans son monde ». Cela signifie que bien que dans l’absolu la réalité soit fondamentalement une et donc identique pour tous les individus, ceux-ci en font l’expérience à partir d’états de conscience différents. Cette expérience singulière leur donne l’impression que la réalité qu’ils vivent est différente de celle des autres, ce qui est tout à fait fondé de leur point de vue puisque cette même réalité est perçue au travers du filtre de leurs structures mentales respectives, projetant sur elle leur propre « matière psychique », la confondant ainsi avec leurs propres « ombres » (allusion à l’Allégorie de la caverne).

Pour bien comprendre cet état de fait, reprenons l’exemple des trois individus. L’être éveillé, l’initié et le profane sont exposés aux mêmes stimuli provenant de la même « réalité ». Ces stimuli vont être perçus par le profane à partir de ses conditionnements, ses croyances, ses considérations au sujet de ce qui est bien et mal d’un point de vue mental. Au travers du filtre déformant de sa structure mentale, à laquelle il est identifié et qui entretient en lui cette fausse impression d’exister séparément de la réalité, cette dernière ne peut que lui apparaître sous l’angle de vue du prisme de la dualité : bien versus mal, plaisant versus déplaisant, sous l’influence constante des impulsions d’attraction et de répulsion (désir et aversion).

La suite du cours est réservée aux abonnés

Chapitres supplémentaires :

En bonus :

Déjà abonné·e ? Connectez-vous

[1] La Mémoire des vies antérieures, Éditions de la Table Ronde, 1980, p. 46.